"Les gens dorment sur un pont" : comment l'Aquarius gère-t-il l'attente d'un port d'accueil à son bord ?

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INTERVIEW - Comment l'équipage de l'Aquarius s'y prend-il pour trouver un port où débarquer les 141 personnes secourues vendredi 10 août au large de la Libye ? Comment l'ONG SOS Méditerranée s'organise-t-elle devant la multiplication des refus d'accostage, notamment dans les ports italiens ? LCI a interrogé Frédéric Penard, directeur des opérations de SOS Méditerranée.

Vendredi 10 août, le navire humanitaire Aquarius a récupéré 141 personnes au large des côtes libyennes (dont la moitié de mineurs, et un tiers de femmes). Depuis, le bateau est toujours en mer, au large des côtes maltaises et italiennes. 

En effet lundi 13 août, l’Italie et Malte ont refusé de laisser accoster l’Aquarius dans l’un de leurs ports. Le ministre de l'Intérieur italien Matteo Salvini a prévenu sur Twitter : "Il ne peut pas aller où il veut, pas en Italie !" Confirmant ainsi la décision qu’il avait prise au mois de juin de ne plus laisser débarquer les navires affrétés par des ONG sur ses côtes. Un peu plus tard dans la journée, le port de Sète a proposé d'accueillir le navire, mais ce dernier ne pourra pas prendre le chemin de la France tant que l'Etat n'aura pas donné son accord. Le lendemain, mardi 14 août, le président de l'exécutif corse Jean-Guy Talamoni rééditait sa proposition du mois de juin en disant ouvrir ses ports à l'Aquarius.

Le bateau affrété par SOS Méditerranée et opéré en partenariat avec Médecins sans frontières, a peur de revivre une errance similaire à celle du mois de juin dernier, lorsqu’il était resté neuf jours en mer avec 650 migrants à son bord avant de débarquer en Espagne. En attendant, comment s'organise l'ONG SOS Méditerranée pour enclencher une action politique à l'échelle européenne, et comment se prépare-t-elle à vivre plusieurs jours en mer ? LCI a posé toutes ces questions à Frédéric Penard, directeur des opérations de SOS Méditerranée.

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LCI : Comment vous y prenez-vous pour trouver un port où débarquer ? 

Frédéric Penard : Ce n’est pas à l’Aquarius de contacter des ports, des pays ou des centres de secours. Selon la règle des opérations de sauvetage en mer nous devons coordonner cela avec les centres de secours et de coordination répartis autour du bassin méditerranéen. Puisque le navire se trouve actuellement à équidistance entre Malte et l’Italie, c’est aux centres de Rome et de Malte de trouver une solution. Puisqu’ils nous annoncent qu’ils ne peuvent pas, nous demandons à l’ensemble des pays européens d’être pro actifs dans cette démarche et de travailler avec eux. 

LCI : Quels arguments avancent l’Italie et Malte lorsqu'ils refusent que vous accostiez dans leurs ports ?

Frédéric Penard : Ce sont des arguments très administratifs, alors qu’on sait bien qu’il s’agit d’un problème politique. Simplement ce n’est pas parce que le problème est politique qu’il faut mettre la question de la sauvegarde de la vie humaine en arrière-plan. Aujourd’hui, on nous dit que puisque le sauvetage a eu lieu dans une zone où il doit être assumé par la Libye, c’est à la Libye de trouver cette solution. C’est vrai, seulement la Libye ne peut pas mener des sauvetages jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au port sûr puisque ses côtes ne sont pas sûres. Le pays est dans l’incapacité d’aller au bout de la démarche, donc le devoir de tout centre de coordination est de prendre le relais.

"La solution doit être européenne"

LCI : Que demandez-vous à l’Union européenne, à ses Etats membres ?

Frédéric Penard : Si nous nous tournons vers les ports les plus proches de nous géographiquement, aujourd’hui Malte et l’Italie, la solution doit être politique et européenne. Depuis maintenant deux ans, nous demandons que des systèmes dignes, efficaces, européens soient mis en place. Nous nous adressons à l’ensemble des Etats membres de l’Union européenne et plus particulièrement aux Etats qui ont une certaine capacité d’influencer ces processus-là : l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, la France. Nous avons vu ces deux derniers mois que des solutions de débarquement ont été trouvées et mises en œuvre lorsque deux, trois, quatre ou huit pays ont réussi à se mettre d’accord en amont pour pouvoir donner le signal politique qui permettait soit à Malte soit à l’Italie d’organiser le débarquement ; ou alors de pouvoir assister l’Espagne qui a accueilli pas mal de bateaux.

LCI : En cas d’urgence absolue à bord, quelles solutions s’offrent à vous ?

Frédéric Penard : C'est exactement le même système que pour trouver un port sûr : il faut déclarer aux Etats de la zone dans laquelle nous sommes cette urgence pour qu’ils mobilisent des secours. Mais ils pourraient alors tout à fait autoriser une évacuation médicale tout en continuant à nous refuser l'accès à un port.

LCI : Les 141 personnes à bord sont-elles au courant de la situation ?

Frédéric Penard : Oui, nous leur donnons toutes les informations, nous leur devons cette transparence. Les personnes à bord aujourd’hui savent que nous ne les ramèneront pas en Libye, elles savent que pour des questions politiques nous ne trouvons pas de port de débarquement. Elles savent que les Etats européens doivent se débrouiller entre eux pour apporter une solution, que cela peut prendre du temps, même si on fait tout pour que ça se passe le plus rapidement possible.

LCI : Comment accueillent-elles ces informations ?

Frédéric Penard : Avec une certaine angoisse. Je pense qu’il y a une inquiétude de savoir si et quand une solution va être trouvée, mais un certain soulagement quand même d’être sur un bateau sûr, d’être pris en charge et de voir qu’on fait le maximum pour qu’une solution soit trouvée.

Ce n’est pas parce qu’il y a à manger que tout va bien. - Frédéric Pénard

Une vie à bord difficile

LCI : Au mois de juin dernier, vous avez passé neuf jours en mer avec 650 personnes à bord avant de pouvoir accoster. Depuis, avez-vous changé vos manières de travailler ? Sachant qu'une telle situation a des chances de se reproduire, avez-vous préparé le bateau différemment ? 

Frédéric Penard : Oui, lors de notre dernière escale à Marseille nous avons renforcé les capacités du navire, en, matériel médical et en nourriture. Mais ce n’est pas parce qu’il y a à manger que tout va bien. Oui, les conditions sont meilleures que lorsqu’on avait 650 personnes à bord sans y être préparés ; mais elles sont loin d’être idéales. Les gens dorment sur un pont en acier, il n’y a pas les commodités de base, nous n'avons toujours que quatre toilettes. Même si maintenant nous pouvons offrir une douche aux personnes, ça reste très compliqué. Nous n'offrons toujours qu'un repas et demi par jour. Et nous n'avons pas les moyens d'accompagnement en profondeur les personnes à bord. C’est compliqué d’apporter des soins médicaux avancés, de répondre aux besoins psychologiques dont les gens auraient besoin. Ce sont des choses qui doivent être faites à terre. Le bateau doit, a toujours été conçu et doit être conçu comme une étape très provisoire.

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