Les questions que posent la découverte de missiles français en Libye

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LIBYE - La France a admis mercredi 10 juillet que les missiles antichar découverts près de Tripoli dans un QG du maréchal Khalifa Haftar, qui combat le gouvernement libyen, lui appartenaient, mais réfute les lui avoir fournis.

Deux camps rivaux de l'autre côté de la Méditerranée, des missiles retrouvés chez l'un des belligérants, et des soupçons visant Paris, dont la politique libyenne, ainsi que ses vente d'armes à l'étranger sont déjà sous le feu des critiques. Mercredi 10 juillet, après les révélations du New York Times, la France a admis que les missiles antichar Javelin découverts dans un QG du maréchal Khalifa Haftar, qui combat le gouvernement libyen, lui appartenaient, tout en réfutant les lui avoir fournis. Mais de nombreux observateurs pointent des ambiguïtés dans la position française. Explications.

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"Les missiles Javelin trouvés à Gharyan appartiennent effectivement aux armées françaises, qui les avaient achetés aux Etats-Unis", a déclaré à l'AFP le ministère français des Armées, confirmant ainsi les révélations du New York Times, alors que Paris n'évoque jamais l'engagement de ses forces spéciales et de ses agents de renseignement. Ces quatre missiles antichar avaient été découverts à 100 km de Tripoli par les forces loyales au gouvernement d'union nationale (GNA) sur une base reprise fin juin au maréchal Haftar, qui a lancé le 4 avril une offensive sur la capitale.

Selon le quotidien américain, le département d'Etat a récemment conclu que les missiles "avaient été originellement vendus à la France", en se fondant notamment sur "leurs numéros de série". Paris avait en effet acheté aux Etats-Unis 260 missiles Javelin en 2010, selon l'Agence de coopération de sécurité et de défense du Pentagone. Les armes saisies - dont chaque exemplaire coûte 170.000 dollars - avaient initialement été soupçonnées d'appartenir aux Emirats, qui avaient fermement démenti.

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A quoi servaient les missiles ?

"Ces armes étaient destinées à l'autoprotection d'un détachement français déployé à des fins de renseignement en matière de contreterrorisme", a détaillé le ministère des Armées. Et Florence Parly de poursuivre que ces munitions, "endommagées et hors d'usage", étaient temporairement stockées dans un dépôt en vue de leur destruction" et "n'ont pas été transférées à des forces locales".

Paris n'a cependant pas expliqué comment les missiles ont fini sur cette base. "Comment les forces spéciales auraient-elles pu abandonner de telles armes ? Pourquoi en étaient-elles équipées ? Et surtout, pourquoi Haftar a-t-il récupéré ces missiles s’ils ne pouvaient pas servir ?", s'interroge ainsi Olivier Faure, premier secrétaire du PS et membre de la commission de défense, dans Mediapart. Le média d'investigation se demande par ailleurs comment des missiles "endommagés et hors d’usage" pouvaient bien protéger les soldats français. "Ou alors, avaient-ils été déjà utilisés, par qui et dans quelles conditions ?"

Une autre "incohérence" est soulevée par Mediapart, qui se demande pourquoi des unités censées mener des opérations "antiterroristes" seraient armées de missiles antichar.

Que fait la France en Libye ?

C'est la grande question posée par la découverte de ces missiles. "Il n'a jamais été question ni de vendre, ni de céder ni de prêter ou de transférer ces munitions à quiconque en Libye", a affirmé le ministère des Armées. La Libye est en effet soumise à un strict embargo sur les armes depuis 2011. Claudia Gazzini, de l'International Crisis Group, pointe dans l'AFP les "ambiguïtés" du communiqué de Paris et se demande : "Les militaires français soutenaient-ils activement Haftar dans son offensive sur Tripoli ?"

Après la reprise de Gharyan le 26 juin, un officier pro-Haftar avait affirmé que des conseillers militaires français et émiratis étaient présents dans le QG au côté du commandement de l'ANL, ce qu'avait démenti l'ambassade de France en Libye. Si la France reconnaît officiellement avoir apporté du renseignement au maréchal Haftar dans l'Est et le Sud, elle réfute tout soutien militaire dans son offensive contre le GNA de Tripoli.

"Que faisait l'unité française à cet endroit, au côté de l'ANL ? On pensait que les Français étaient concentrés sur des groupes sunnites extrémistes" ailleurs, s'interroge dans l'AFP Jeremy Binnie, du centre d'analyse Jane's à Londres. "Le fiasco des Javelin suggère que les officiers de la DGSE ont probablement été intégrés dans l'ANL à Gharyan", affirme pour sa part Jalel Harchaoui, chercheur à l'institut néerlandais Clingendael, pour qui le communiqué du ministère des Armées "n'a pas de crédibilité". "Compte tenu du caractère onéreux de ces missiles fabriqués aux États-Unis, ces agents étaient probablement prêts à engager une action militaire dans certaines circonstances."

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