Les stars du football brésilien ont-elles influencé le raz de marée du candidat d'extrême-droite ?

International
DirectLCI
INFLUENCE - Ronaldinho, Rivaldo, Lucas ou encore Felipe Melo... Ces grands noms du football brésilien ont pris la défense de Jair Bolsonaro, candidat à la présidentielle d'extrême droite et arrivé en tête du premier tour ce dimanche. L'occasion de se demander quel a été l'impact de leur prise de position sur l'opinion publique.

Au Brésil, le football est une religion, ses joueurs des quasi-divinités. Alors, quand de grands footballeurs appellent à voter pour l'extrême-droite, leur parole est entendue, écoutée. En tête de file, Ronaldinho, qui a affiché son soutien au candidat Jair Bolsonaro samedi 6 octobre dernier, à la veille du premier tour du scrutin présidentiel qui a porté cet ancien militaire de 63 ans très largement en tête avec 46% des voix. 

Malgré des penchants racistes, misogynes et homophobes, Jair Bolsonaro a su séduire certaines élites comme les stars du ballon rond. De fait, la place qu’il donne à la religion ou à la protection de la propriété privée en a charmé plus d’un. Et les grands noms du football brésilien le lui rendent bien. Plusieurs d'entre eux lui ont apporté leur soutien sur les réseaux sociaux, sans vergogne. Suffisant pour influencer l'élection ? 

Un soutien qui s'affiche haut et fort

Ex-figure de proue de la Seleção, celui qui a été champion du monde en 2002 et Ballon d’Or en 2015 a en tout cas posté une photo de lui, de dos, avec la tunique auriverde du Brésil. Un maillot floqué 17, symbolisant le numéro de code à taper pour voter Jair Bolsonaro sur les urnes électroniques. En légende, ses quelque 18 millions de followers pouvaient lire : "Pour un Brésil meilleur, je désire la paix, la sécurité et quelqu'un qui nous redonne de la joie. J'ai choisi de vivre au Brésil et je veux un Brésil meilleur pour tous." Ce à quoi le principal concerné a répondu : "Merci beaucoup Ronaldinho, c'est un honneur."

Ronaldinho est toutefois loin d'être le seul à flirter avec des idéaux radicaux. Depuis le début du mois, son ancien coéquipier Rivaldo ne cesse par exemple d'appeler à voter 17 sur son compte Facebook. C’est aussi sur les réseaux sociaux qu’un ex-joueur du PSG a défendu son candidat : l'attaquant Lucas Moura, évoluant désormais à Tottenham, a eu plusieurs échanges pour convaincre les internautes qui le critiquaient : "Cela fait longtemps que nous sommes en crise et que les candidats que nous avons élu n'ont rien résolu (…) Je pense juste qu'il faut changer." 


Mais celui qui a été élu meilleur joueur du mois d'août au championnat d’Angleterre ne s’est pas arrêté sur cette simple théorie. Il a également défendu l’idée du candidat d’armer les civils : "Vous voulez faire face aux bandits avec quoi ? Il ne promeut pas la violence, il promeut la justice et que les malfrats aient peur de la police."

Comme leur candidat, les footballeurs ont surtout fait campagne sur internet. Mais l’un d’eux est allé encore plus loin. Felipe Melo, joueur au club brésilien Palmeiras, a dédié l’un de ses buts à Bolsonaro en direct. À l'issue d'un match, il a ainsi lâché devant les caméras : "Ce but est pour notre futur président, Bolsonaro." Si le club a précisé que sa  prise de position n'engageait que lui, cette sortie a tout de même été bien entendue par les supporters. Carole Gomez, chercheuse à l'IRIS, spécialisée sur l’impact du sport dans les relations internationales estime en effet que "les footballeurs ont un statut à part entière au Brésil". Et d'ajouter : "Ils détiennent une exposition considérable et la moindre parole est interprétée, amplifiée et disséquée."


Carole Gomez rappelle qu’il n’est pas rare que les footballeurs brésiliens s’impliquent en politique. Elle s'explique : "Il y a évidemment l’exemple incontournable de Socrates, qui est resté dans la mémoire et l’histoire du foot brésilien, mais plus récemment, on a Romario, élu de gauche au Sénat." Deux noms du football aux idéaux radicalement opposés à ceux que défendent aujourd’hui les stars du foot brésilien. 

Autant d'impact que l'appui de Depardieu à Sarkozy

Chercheur à l’Institut des Hautes études de l’Amérique Latine et spécialisé en histoire du sport, Clément Astruc souligne toutefois que Socrates n’est pas représentatif de toutes les prises de position des footballeurs dans les années 80 : "C’est une figure particulière, à la fois attachante et engagée politiquement, mais il ne représente pas la moyenne des joueurs. Au contraire, il est plutôt dans une filiation de joueurs rebelles à la marge."

Nous avons un peu trop tendance à expliquer la politique brésilienne par le footballClément Astruc, chercheur à l’Institut des Hautes études de l’Amérique Latine

Sans minimiser l'impact du football, qui "occupe une place très importante dans la vie quotidienne et dans les médias", Clément Astruc juge que ce n’est pas pour autant qu’il sera complice d’une hypothétique victoire de l’extrême droite. Car la population ne vote pas forcément comme ses sportifs. "Les relations des supporters avec leur champions sont plus nuancées que de l’idolâtrie pure et dure", fait-il valoir. 


"Tout comme ici on n’attend pas de savoir quel chanteur de variété sera présent à tel ou tel meeting, les Brésiliens n’attendent pas de savoir ce que voteront les footballeurs pour faire leur choix." En clair : l'appui de Ronaldinho à Jair Bolsonaro aura autant d’impact que celui de Gérard Depardieu à Nicolas Sarkozy dans la campagne de 2012. Si le foot est important au Brésil, il n'est pas l'essence d'une choix politique. Une idée que le chercheur explicite, en concluant : "Nous avons un peu trop tendance à expliquer la politique brésilienne par le football, parfois de façon gratuite."

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter