"Ma thérapie à moi, c’était d’écrire" : amputé après l'attentat de Bruxelles, Walter Benjamin raconte sa reconstruction

"Ma thérapie à moi, c’était d’écrire" : amputé après l'attentat de Bruxelles, Walter Benjamin raconte sa reconstruction

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INTERVIEW - Dans son livre "J'ai vu la mort en face", publié ce jeudi 1er mars, Walter Benjamin, victime de l'attentat de l'aéroport de Bruxelles, raconte comment sa vie a basculé le 22 mars 2016. À travers le récit de sa convalescence, il veut aider les autres victimes à surmonter une telle épreuve.

Il pensait prendre son vol pour aller voir sa fille en Israël, mais, ce 22 mars 2016, Walter Benjamin ne montera pas dans l'avion. Alors que ce Bruxellois de 49 ans, de confession juive, attend dans le terminal de l'aéroport de Zaventem, un kamikaze se fait exploser à 3 mètres de lui. Vivant, mais gravement blessé, Walter Benjamin devra être amputé d'une jambe. 


Dans son livre "J'ai vu la mort en face", qui paraît le 1er mars aux éditions du Rocher, il raconte les secondes pendant lesquelles sa vie a basculé, et l'année de convalescence qui a suivi. Walter Benjamin se confie dans son ouvrage sur les peines et les espoirs qui ont jalonné cette année de reconstruction, mais n'hésite pas à pointer du doigt les causes du terrorisme et de l'intolérance. 

LCI : Comment a évolué votre convalescence depuis l’écriture de votre livre ?

Walter Benjamin : Ça évolue positivement. Je n’ai pas encore une vie normale mais j’arrive à me déplacer tout seul. Ce n’était pas le cas il y a quelques mois. Trois fois par semaine, je retourne à l’hôpital pour faire de la rééducation. J’arrive à marcher, mais pas encore sur des pentes, ni sur des escaliers. J’en ai encore pour une bonne année.

LCI : Et psychologiquement ?

Walter Benjamin : On a toujours des hauts des bas, ce n’est pas mathématique. On ne peut pas complètement oublier. Dans un petit coin de mon cerveau, il y a toujours des flashbacks, et des bruits qui me rappellent l’attentat.

LCI : Vous parlez de ce livre comme d’une thérapie ou d'un exutoire. Qu'est ce qui vous a le plus aidé à tenir ?

Walter Benjamin : C’est un mélange. Il y a ma fille, qui est très importante pour moi. Il y a aussi l’amour. Quand on se réveille à l’hôpital, il ne faut pas rester avec ses pensées noires. Au delà du fait de prendre des médicaments et de voir un psychologue, c’est important de faire un bilan sur soi-même. Ensuite, il faut avoir des projets, aller de l’avant, même si c’est plus facile à dire qu’à faire. Les antidépresseurs ne font pas guérir, il n’y a que le fait d’avancer. Ma thérapie à moi, c’était d’écrire, mais on parle aujourd’hui "d’art-thérapie", avec la photo, la peinture. Il ne faut pas s’isoler. Les autres n’arrivent pas à comprendre ce que l’on vit, donc on peut rapidement s’isoler, mais cette solitude est ce qui peut arriver de pire aux victimes.

LCI : Vous avez vous-même échangé avec d'autres victimes...

Walter Benjamin : En parlant à d’autres patients amputés, ils m’ont dit qu’il n’avait pas grand-chose à raconter à leur psychologue. Ces derniers avouent qu’ils n’ont pas les mots pour comprendre ce qu’on vit quand on est amputé, que ce soit à cause d’un accident de voiture ou d’un attentat. C’est souvent en parlant entre victimes qu’on se sent le mieux compris. J’ai fait lire mon livre à Karen Northshield, une autre victime de l’attentat de l’aéroport de Zaventem. C’est la dernière à être toujours hospitalisée. On est devenus amis. Elle était coach sportive de haut niveau, elle a 30 ans, et sa vie est détruite. Elle m’a dit qu’elle s’est retrouvée dans mon livre, et que notre amitié lui apporte plus que les psychiatres. Parce qu’on se comprend.

LCI : Comment vivez-vous votre médiatisation ?

Walter Benjamin : Je l’assume entièrement. Quand je vois toutes les victimes, de Bruxelles, de Nice, qui ne prennent pas la parole, je me dis “c’est nous les victimes, il ne faut pas renverser la vapeur”. Si on garde le silence, le public ne peut pas savoir ce qui se passe lors d’un attentat. Derrière l’attentat, il y a la misère humaine, au quotidien.

LCI : Vous ne faites pas que témoigner. Vous pointez aussi des responsabilités politiques...

Walter Benjamin : J’assume complètement mes propos, parce que je ne me base pas sur des suppositions mais sur des faits, par exemple quand je critique les politiciens belges ou la gestion de Molenbeek. Un exemple : François Hollande et l’État ont globalement été présents après les attentats en France. En Belgique, l’ensemble des victimes dit avoir été abandonné par l’État belge. Aucun membre du gouvernement n’est venu les voir après l’attentat. Il y a un déni complet.

LCI : Vous êtes particulièrement critique sur la gestion de Molenbeek.

Walter Benjamin : La plupart des terroristes ont grandi à Molenbeek. J’ai grandi à Bruxelles et je n’hésite pas à dénoncer Philippe Moureaux, l’ancien maire de Molenbeek. J’assume de dire qu’on a laissé faire, qu’on a laissé s’installer cette politique de clientélisme communautaire. Et aujourd’hui, on récolte ce qu’on a semé. Le pire c’est qu’aujourd’hui, rien n’a changé. Vous pouvez l’écrire noir sur blanc. Il ne faudra pas s’étonner si dans un mois, six mois, il y a de nouveaux attentats.

LCI : La défaite du groupe État islamique en Syrie et en Irak ne vous rend-t-elle pas malgré tout optimiste ?

Walter Benjamin : Je ne suis ni historien, ni géopolitologue, mais j’ai l’impression que, même si l’État islamique est éradiqué, le danger ne disparaît pas. Il prend une autre forme. Et même si l’État islamique n’a plus de territoire, ils ont dû former suffisamment de soldats de l’ombre, capables d’utiliser internet ou les réseaux sociaux pour continuer. Et la véritable menace, ce n’est pas forcément les djihadistes qui sont là bas. Ce sont ceux qui veulent revenir, ou ceux qui sont déjà là, et qui prennent en exemple l’État islamique. Ces jeunes ont un problème avec leur ADN, ils ne savent pas qui ils sont. Salah Abdeslam et les autres leur permettent de donner un sens à leur vie.

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LCI : Pensez vous qu'il existe une solution au terrorisme ?

Walter Benjamin : Il n’y a surement qu’une seule recette, mais je pense que tout commence avec l’éducation. Que ce soit à Molenbeek, à Paris ou ailleurs, on ne peut pas avoir des jeunes qui ne parlent pas bien le Français ou pour qui avoir la nationalité belge ou française ne signifie pas grand chose. Ils ont l’impression d’être laissés sur le côté. Ça n’excuse en rien les crapules qui ont fait l’attentat, mais tout part de l’éducation. Il y a peu de sentiment d’appartenance nationale dans les pays européens. Beaucoup de gens se sentent de telle religion ou de tel pays d’origine avant. Il faut prendre les problèmes éducatif à bras-le-corps d’un côté, faire en sorte que ceux qui veulent s’en sortir s’en sortent, et être intraitable avec ceux qui ne respectent pas les lois. La grande majorité des jeunes en difficulté dans les quartiers veulent s’en sortir, mais il faut investir dans l’école !

LCI : Quels sont vos nouveaux projets ?

Walter Benjamin : Je veux d’abord continuer à faire vivre mon livre. Peut être qu’il peut aider beaucoup de gens à se dire “s’il y est arrivé, je peux aussi”. Ensuite, pourquoi pas devenir coach en résilience, pour aider les gens à aller de l’avant. J’ai aussi envie de reprendre ma vie, de continuer à écrire sur ce que je connais de mon métier de gérant d’une agence matrimoniale. Ce serait un livre qui aiderait les hommes et les femmes à se trouver, inciterait les gens à aller les uns vers les autres, à se reconnecter pour éviter de rester célibataires.

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