Manifestations en Russie : "La relation entre la société et le pouvoir se dégrade"

En soutien à Alexeï Navalny, une centaine de rassemblements ont été organisés un peu partout en Russie. Plus de 2 000 personnes ont été interpellées par les forces de l'ordre, dont l'épouse du principal opposant à Vladimir Poutine.

INTERVIEW - Pour le second week-end d'affilée, des Russes ont manifesté dans de nombreuses villes du pays, réclamant la libération d'Alexeï Navalny. Plus de 5.000 participants ont été arrêtés pour avoir participé à un mouvement qui semble gagner du terrain. Les explications de Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du Centre Russie/NEI de l'Ifri.

Face à la colère de la rue, le Kremlin sort la carte de la répression. Plus de 5.000 arrestations ont eu lieu dimanche en Russie, les autorités cherchant à contenir le mouvement populaire réclamant la libération de l'opposant Alexeï Navalny. Alors que des rassemblements avaient déjà eu lieu une semaine plus tôt en dépit du même dispositif de sécurité, les matraques suffiront-elles à faire taire la contestation ? 

Comme l'explique à LCI Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du Centre Russie/NEI de l'Ifri, le mal-être d'une frange de la population est plus profond. 

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Navalny-Poutine : le conflit sans fin

Les manifestants qui ont battu le pavé ce week-end en Russie l'ont-ils fait pour soutenir Alexeï Navalny ou pour critiquer Vladimir Poutine ?

Sans doute un peu des deux. Il y a des sentiments mêlés au sein de ces manifestants. Celui d'une injustice, d'une immoralité concernant l'arrestation de Navalny. Mais aussi un fond de mécontentement de la part d'une partie de la population qui voit depuis vingt ans les mêmes personnes en pouvoir, l'impression d'une impunité générale alors qu'un citoyen qui ose se plaindre peut se retrouver en prison. Les gens se disent qu'ils doivent désormais choisir leur camp, qu'ils ne peuvent plus rester à observer ce qu'il se passe en Russie. Sur les pancartes, on voyait d'ailleurs différents slogans : "Liberté pour Navalny", "Poutine voleur" ou "relâchez les prisonniers politiques".

Est-il possible d'établir le profil-type de ces manifestants ?

Il y a eu quelques sondages effectués dans la foule : même s'ils sont à prendre avec prudence, il montre que la moyenne d'âge se situe autour de 30 ans. En outre, 40% d'entre eux manifesteraient pour la première fois. Il y a un peu de tout : ceux qui ont manifesté à Moscou il y a dix ans après la falsification des résultats de l'élection parlementaire, et d'autres qui rejoignent le mouvement. Ces derniers n'ont connu que Vladimir Poutine au pouvoir. Or le pays n'est pas fermé, il n'y a plus de rideau de fer, cette population voyage et se pose des questions à son retour sur l'immobilisme au sein de son pays.

"Les Russes ont envie que les choses bougent"

Ce mouvement est-il d'une ampleur géographique sans précédent dans l'histoire du pays ?

Ces dernières années, les manifestations concernaient Moscou et les grandes villes. Là c'est différent, il y a beaucoup de nouvelles personnes qui rejoignent le mouvement. On a observé ces derniers mois des élans de protestation très locaux : dans la région d'Arkhangelsk contre la création d'une déchetterie, à Ekaterinbourg contre un projet controversé de construction d'une cathédrale.... Là, il y a un agenda identique dans tout le pays. On dénombre entre 100 et 120 villes dans lesquelles il y a eu des rassemblements. Même si parfois il y avait davantage de forces anti-émeutes que de manifestants…

Cette contestation latente illustre-t-elle une évolution de la relation entre la société et le pouvoir ?

En effet, cette relation se dégrade. C'est une érosion très lente. Les Russes commencent à avoir de nombreux reproches à formuler, ils ont envie que les choses bougent. La stabilité pour la stabilité, cela ne suffit plus. Mettre l'accent sur le chaos que le pays a connu dans les années 1990 ne convainc plus, les gens se disent : "Cela fait 20 ans que Poutine nous dit cela.

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Quel est le poids des condamnations de la communauté internationale envers Vladimir Poutine ?

Elles ont très peu d'impact. Au contraire même : Vladimir Poutine les utilise en interne pour dénoncer des ingérences extérieures, ou laisser penser qu'il s'agit d'ingérences. Preuve que les sanctions occidentales n'ont aucune incidence, a encore vu ce week-end des images auxquelles nous n'étions pas habituées, celles de manifestants se faisant tabasser devant les caméras. Cela rappelait la violence qu'on avait pu voir en Biélorussie. Le nombre de personnes détenues, plus de 5.000, est quant à lui rare.  

Il y a eu l'an dernier une réforme constitutionnelle qui a changé la nature du régime : on fait un pas du régime autoritaire vers le régime dictatorial. N'oublions pas que Poutine a les pleins pouvoirs pour rester à la tête du pays jusqu'en 2036 !

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