Migrants : les passeurs appellent-ils directement les bateaux des ONG ?

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À LA LOUPE - D'après Christophe Castaner, des navires d'aides aux migrants en mer Méditerranée entrent directement en contact téléphonique avec les passeurs. Un fait qu'il présente comme sûr et "documenté". À La Loupe s'est penché sur cette documentation.

Profitant d'une conférence de presse en marge du G7 des ministres de l’Intérieur à Biarritz, Christophe Castaner a affirmé que "certaines ONG étaient en contact téléphonique direct avec des passeurs qui facilitent le départ des migrants depuis les côtes libyennes." Il s'agit, d'après lui, d'"une réalité documentée et évoquée depuis juillet 2017 ." Mais d'où proviennent les affirmations du Ministre ?

Les ONG encouragent-elles les activités des passeurs ?

L'utilisation de téléphones satellitaires par des passeurs libyens a été évoquée au sein d'un rapport de Frontex publié en février 2017. L'agence européenne, chargée de contrôler les frontières de l'Union, estime que "toutes les parties impliquées dans des opérations de sauvetage en Méditerranée centrale aident involontairement les criminels [ndlr : les passeurs] à atteindre leurs objectifs à un coût minimal et renforcent leur modèle économique en augmentant leurs chances de réussite." Ainsi, d'après Frontex, les seules ONG ne sont pas mises en cause car le rapport évoque bien "toutes les parties impliquées dans les opérations de sauvetage". 


En revanche, Frontex estime bien que les navires des ONG ont pour effet d'augmenter les activités des passeurs : "Ils influencent la planification des passeurs et agissent comme un facteur d'attraction", précise l'agence. Si Frontex pense que "les migrants et les réfugiés - encouragés par les récits de ceux qui ont réussi dans le passé - tentent cette traversée dangereuse car ils connaissent et comptent sur l'aide humanitaire pour atteindre l'UE," et que les passeurs prennent en compte les bateaux des ONG pour envoyer davantage de migrants et sur des embarcations toujours plus en mauvais état et surchargées, le rapport ne parle a aucun moment de "collusion" comme l'affirme pourtant Christophe Castaner. 

Des contacts téléphoniques entre passeurs et ONG ?

Dans ce même rapport de Frontex, l’agence explique que depuis 2016 les passeurs utilisent des téléphones satellitaires. Les migrants appellent directement le Centre de coordination des opérations de sauvetage en mer italien basé à Rome. Alertés, les garde-côtes italiens doivent alors tout mettre en place pour sauver les migrants en mobilisant soit leur propre flotte soit en demandant, dans de rares cas, l’intervention d’un navire d’une ONG à proximité. A aucun moment Frontex n'évoque des appels téléphoniques échangés directement entre passeurs et l'aide humanitaire.


Christophe Castaner s'appuie peut-être sur des propos tenus par Carmelo Zuccaro, procureur sicilien qui avait affirmé en février 2017 détenir des preuves d'appels téléphoniques entre ONG et passeurs. Toutefois, le procureur a nuancé ses affirmations en mai 2017 devant une commission d'enquête du Sénat. Auditionné par les parlementaires italiens, ce procureur, chargé d'une enquête sur les routes de migrations vers l'Italie, a fait état non plus de preuves, mais de soupçons sur "l'existence de communications radio ou web entre la terre libyenne et les sujets embarqués à bord des navires de secours. À cet égard, la question qui se pose est la suivante: qui appelle les sauveteurs de Libye ?" 


Il précise ensuite que seule une investigation plus poussée, notamment avec l'aide des services de renseignements italiens, pourrait lui permettre d'éclairer ses soupçons. Il ne s'agit donc pas d'une affirmation déterminée par une enquête ou condamnée par la justice. 


Même affirmation pour Matteo Salvini. Interviewé en janvier 2019, le vice-président du Conseil italien et ministre de l'Intérieur, a affirmé : "Il existe des preuves de contacts  téléphoniques entre des personnes à bord de navires d'ONG et des trafiquants sur le terrain," avant de rajouter que "cela concernera l'autorité judiciaire et non le ministre de l'Intérieur."  L'intéressé n'a en revanche pas détaillé les "preuves" en question.

"Un code de bonne conduite" qui interdit les communications

Ce soupçon de communication entre ONG et passeurs a abouti à la mise en place il y a près de 2 ans à un code de bonne conduite que le gouvernement italien a imposé aux ONG. En juillet 2017, le ministère de l'Intérieur italien a mis en place ce code "pour les ONG engagées dans les opérations de sauvetage de migrants en mer."  


Il est divisé en "13 engagements". Le troisième point évoque bien "l'engagement de ne pas envoyer de communications ou de signaux lumineux pour faciliter le départ et l’embarquement des bateaux qui transportent des migrants", à l'exception des communications nécessaires pendant les opérations de secours. 


Peu après la mise en place de ce code, certaines ONG comme SOS Méditerranée ont accepté de le signer. D'autres - comme Seawatch et MSF - ont refusé mais pour d'autres motifs : la possibilité, évoquée dans ce même code de conduite, la possibilité pour des officiers armés de monter à bord ou l'interdiction de transférer des migrants secourus entre leurs bateaux. 

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