Mineures poursuivies pour homosexualité : "Au Maroc, tu dois cacher chaque jour ce que tu es"

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TÉMOIGNAGE - Le procès de deux mineures poursuivies par la justice marocaine pour homosexualité a été reporté ce vendredi au 25 novembre. L'affaire défraie la chronique dans le pays où les mœurs se heurtent au conservatisme de la société. Irfane, jeune Marocain, nous raconte la stigmatisation dont il est victime en raison de son orientation sexuelle.

Avant d'évoquer son quotidien, Irfane* tient à nous prévenir : "Je n'aime pas me victimiser." Malgré les éclats de rire qui égrènent son récit, ce Marocain résidant à Rabat semble mener une vie semée d'embûches. En cause ? Le "fameux" article 489 du code pénal, selon lequel l'homosexualité est punissable de six mois à trois ans de prison. 


En vertu de ce texte, "les actes licencieux ou contre-nature avec un individu du même sexe" sont criminalisés au Maroc. Un pays de 35 millions d’habitants plus que jamais tiraillé entre conservatisme religieux et ouverture sur l’Occident : "La situation de la communauté LGBT est horrible. Il y a deux types d’homophobie : celle de l’opinion publique, et celle de l’Etat", nous explique Irfane. 

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"La famille a prévenu la police"

"Il est possible  d’être homosexuel au Maroc en 2016 seulement si on se cache", abonde auprès de LCI la co-fondatrice du Mouvement Alternatif pour les Libertés Individuelles (MALI), Betty Lachgar. Et cette dernière d'évoquer l'affaire qui secoue le pays depuis une semaine : "Deux adolescentes de 16 et 17 ans se sont retrouvées à Marrakech. Elles sont allées chez la tante de l’une d'entre elles, où elles ont été vues s’embrassant sur le toit de la maison. Cela a été rapporté à la famille, qui a prévenu la police." Après une semaine de détention, les jeunes filles ont été relâchées jeudi. "Elles ne sont vraiment pas dans un bon état depuis hier, elles ne mangent plus. (…) L'une d'entre elles aurait été très mal traitée en prison", a expliqué au Huffington Post du pays la co-fondatrice de l'Union féministe libre. 


Leur procès pour homosexualité - une première pour des mineures dans le pays - a été ajourné au vendredi au 25 novembre. D'ici là, d'autres homosexuels auront peut-être pris leur place en prison, redoute Irfane. "Chaque jour, tu dois cacher ce que tu es. Tu ne dois pas avoir de manières et mentir pour ne pas susciter d’agression verbale ou physique." Une situation qui se complique encore dans la sphère familiale : "Dès que tu as 20 ans au Maroc, on commence à te demander 'quand est-ce que tu vas-tu marier ?', et on te suggère une épouse ou un époux. Il faut comprendre que c’est impossible d’en parler à la famille ! Ceux qui ont déjà essayé se sont retrouvés expulsés du domicile familial, d’autres préfèrent dire que c'est passager et débutent des thérapies…"

"Des policiers se créent une fausse identité sur Internet"

Pour vivre tant bien que mal leur sexualité, la plupart des homosexuels marocains optent pour une forme de "clandestinité". "Le moindre rassemblement provoque des interpellations, détaille Irfane. Nous avons donc recours à des sites de rencontres, mais même là il y a des policiers qui s'inscrivent avec une fausse identité. Certains parviennent à obtenir un rendez-vous où ils nous demandent de l’argent en contrepartie de leur silence." 


Pour Betty Lachgar, le Maroc ne semble guère enclin à s'emparer du problème. "C’est un Etat homophobe, il faut appeler un chat un chat ! La société est foncièrement conservatrice, et la religion prend une place de plus en plus importante. Quant aux familles, elles estiment que l'homosexualité est un mal absolu, et qu’il faut punir ces actes", détaille cette psychologue clinicienne. Avant d'énumérer les conséquences sur de nombreux jeunes Marocains : tentatives de suicide, automutilations, lynchages voire séquestrations… Quand on lui parle de l'avenir, Irfane répond sans détour : "Je n’ai plus d’espoir, surtout actuellement avec le gouvernement islamique qui nous fait vivre une rétrogradation."


* Le prénom a été modifié

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