Mort de George Floyd : Trump menace de déployer l'armée, une situation inédite ?

Mort de George Floyd : Trump menace de déployer l'armée, une situation inédite ?
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DÉCRYPTAGE - Alors que les tensions ne cessent de croître aux Etats-Unis, Donald Trump a menacé de déployer l'armée face aux manifestants. Une telle manœuvre serait-elle inédite ? Les explications d'Hélène Valance, spécialiste de l'histoire américaine.

"Il utilise l’armée américaine contre les Américains." Sur Twitter, Joe Biden, l'adversaire de Donald Trump à l'élection présidentielle américaine de novembre prochain, a dénoncé l’usage de la force du locataire de la Maison Blanche face aux manifestations qui embrasent les Etats-Unis depuis le décès de George Floyd. Et pour cause, le chef de l'Etat a effectivement menacé de faire appel à des "soldats lourdement armés"

Se revendiquant "président de la loi et de l'ordre", Donald Trump entend réprimer ce qu'il qualifie de "terrorisme intérieur" par la force. Une situation pas loin d’être inédite que nous explique Hélène Valance, maîtresse de conférences à l’Université de Bourgogne Franche-Comté de Besançon et spécialiste de l’histoire américaine.

LCI : Donald Trump a d’ores et déjà fait appel à la garde nationale dans certaines villes et menacé d’aller plus loin en déployant l’armée. Qu’est-ce que cela vous inspire par rapport à l’histoire américaine ? 

Hélène Valance : Déployer l’armée sur le territoire domestique est un geste très rare et hautement symbolique. Précisons que dans ce cas, quand on parle de l'"armée", c’est en réalité plutôt la garde nationale. Il s’agit d’un corps militaire constitué de réservistes, qui a un statut très particulier, très ancien, dont l'existence est inscrite dans la constitution américaine. Il a pour objectif la protection de la nation et reflète l’idée, démocratique, que le citoyen lambda contribue à préserver son pays. Donald Trump a déjà mobilisé la garde nationale sur le terrain dans plusieurs villes. Ses récentes déclarations suggèrent donc qu’il pourrait amplifier le dispositif déjà mis en place plutôt que de faire véritablement appel à l’armée de métier. 

En revanche, il a aussi fait placer en "alerte à court terme" ("shortened alert status") des troupes militaires de carrière dans la région de Washington, et annoncé que le commandement des troupes serait confié à son conseiller militaire, le général Mark Milley. Cette décision serait, pour le coup, totalement inédite. Dans l’histoire américaine, les cas les plus marquants ont été le déploiement de la garde nationale contre l’avis des gouverneurs. En 1957, Dwight Eisenhower a par exemple mobilisé la garde nationale pour protéger des vindictes de la foule raciste les enfants noirs ayant intégré le lycée blanc de Little Rock, en Arkansas. 

Dans les années 1950-1960, aux temps de la lutte contre la ségrégation, la garde nationale avait plutôt été utilisée pour protéger les Noirs de la violence des Blancs- Hélène Valance, spécialiste de l'histoire américaine

Peut-on faire un parallèle avec d’autres moments de l’histoire américaine, où une crise sociale sur fond de racisme a conduit au déploiement de forces armées ? 

Le parallèle historique le plus évident : les  "Los Angeles Riots" en 1992. Il s’agit d'émeutes qui se sont déroulées dans le cadre de l'affaire Rodney King. C’est vraiment un cas similaire à celui de George Floyd dont on parle aujourd’hui. Malheureusement, trente ans après, nous sommes toujours dans les mêmes problématiques : les émeutes avaient émergé lorsqu’une vidéo de caméra de surveillance avait été diffusée, montrant cet homme afro-américain en train de se faire passer à tabac par deux policiers blancs. La photo de son visage tuméfié, rappelant les pires heures des lynchages contre les Noirs américains, a fait première page de tous les journaux. La diffusion de cette vidéo avait alors créé exactement ce que l’on voit aujourd’hui : des manifestations, des pillages, des émeutes...  A ce moment, la garde nationale est effectivement intervenue. 

Les émeutes de Los Angeles avaient constitué un tournant puisque dans les années 1950-1960, aux temps de la lutte contre la ségrégation, la garde nationale avait plutôt été utilisée pour protéger les Noirs de la violence des Blancs. En 1965, Lyndon B. Johnson a ainsi mobilisé la garde nationale pour encadrer la marche organisée par Martin Luther King entre Selma et Montgomery, en Alabama. Dans l’ensemble, le tableau de son histoire est assez contrasté : elle a pu être aussi bien mobilisée pour protéger les Noirs du Ku Klux Klan que contre des travailleurs en grève au début du 20e siècle ou des étudiants pacifistes opposés à la guerre du Vietnam dans les années 1970. 

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Que sait-on de l’Insurrection act, texte sur lequel s’appuie Donald Trump pour justifier de tels déploiements ? 

Il s'agit d'un texte très ancien, datant de 1807. Il prévoit un usage exceptionnel de la force militaire sur le territoire national par l’exécutif. La grande crainte, pour la jeune démocratie américaine, était de voir un homme prendre le pouvoir et imposer au pays un régime autocratique comme on en voyait sur le Vieux continent. L’usage de la force militaire a donc été très sévèrement encadré depuis les premières heures du pays. L’Insurrection act n’est censé servir qu’en cas de force majeure. En outre, on assiste depuis le début de la crise du Covid à une surenchère entre le pouvoir fédéral et les gouverneurs des Etats. Trump a par exemple publiquement encouragé les manifestants anti-confinement qui se regroupaient devant le siège administratif de leur Etat, et déclaré, de manière erronée, qu’il avait tout pouvoir sur les gouverneurs – ce n’est pas du tout la manière dont fonctionne la constitution des Etats-Unis. Or traditionnellement, pour mobiliser la garde nationale, le président a besoin de l’accord des gouverneurs. Invoquer l’Insurrection Act serait pour Trump un moyen de contourner le contre-pouvoir dont disposent les Etats.

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La situation exige-t-elle vraiment une telle démonstration de force ?

Il y a régulièrement des manifestations autour de la Maison Blanche, mais, en particulier pour un regard français, c’est d’habitude assez dérisoire : les "manifestations" se résument à une poignée de personnes qui tournent en silence avec des pancartes et qui ne sont absolument pas menaçantes. Aujourd’hui, on voit circuler des images bien plus marquantes, dignes de films catastrophe, où l’on distingue à peine la façade de la Maison Blanche dans la fumée, derrière des manifestants et policiers dont on ne perçoit que les silhouettes. La perspective est sans doute exagérée par les photographes, mais on sent bien, ici, que la violence des manifestations, si proche du cœur du pouvoir, est symboliquement très puissante. C’est, dans l’ensemble, aussi une histoire de symboles. Un déploiement de l’armée est très marquant pour les Américains qui n’ont pratiquement pas connu de conflits armés sur leur territoire. Donald Trump, qui raffole de défilés militaires (il a été très impressionné par le défilé du 14 juillet auquel Emmanuel Macron l’a convié en 2017), parle aussi à une certaine fraction de la population, chez qui la démonstration de force avec des armes est toujours la bienvenue : c’est une Amérique blanche, souvent d’extrême droite, qui cache de moins en moins sa volonté de recourir à la violence contre les non-Blancs.

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