"Nous sommes déterminés à repartir en mer" : SOS Méditerranée compte bien reprendre ses missions de sauvetage

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SAUVETAGE EN MER - L'ONG, connue pour ses missions de sauvetage de bateaux de réfugiés en mer Méditerranée, organise ce samedi un événement pour informer les citoyens sur son travail. Une journée de sensibilisation à la question avant de repartir en mission, comme l'assure à LCI Fabienne Lassalle, sa directrice adjointe.

Les frontières ferment mais les départs persistent. C’est parce que 2260 personnes se sont noyées en 2018 en espérant rejoindre l’Europe, que SOS Méditerranée lance pour la troisième année consécutive un appel, samedi 8 juin. A Bordeaux, l'ONG, connue pour ses missions de sauvetage de migrants à la dérive en mer Méditerranée, aura pour objectif d’informer les citoyens sur les obstacles auxquels elle doit faire face et sur la nécessité que revêt son travail. Cet événement, qui débutera à 15h, sera rythmé par des témoignages, des tables rondes et des projections de documentaires.

En attendant, Fabienne Lassalle a accepté de répondre à nos questions. Directrice adjointe de SOS Méditerranée, elle défend le combat de son association, déterminée à repartir en mer dès que possible. 

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LCI : Dans votre appel du 8 juin, vous estimez que l’association SOS Méditerranée doit faire face à un "environnement hostile". De quoi s'agit-il?

Fabienne Lassalle : L'appel décrit l’environnement que nous connaissons depuis l’été 2017. Il a d’abord été marqué par des bateaux progressivement bloqués en mer. Dans notre cas, nous avons dû y faire face en juin 2018, avec la fermeture des ports européens, menant à un réel exode de l’Aquarius. Nous avions dû débarquer 630 passagers à Valence après plusieurs semaines en mer. Car si les ports italiens sont fermés, ce ne sont pas les seuls où nous pouvons débarquer. Entre deux barrages, des navires arrivent à faire leur travail. Sauf qu’à chaque fois, il doit faire l’objet de négociations internationales. Des heures de discussions, qui mettent en danger les personnes secourues. Les navires sont surpeuplés, avec des individus à bord qui ont subi des traumatismes, qui sont blessés, et en situation critique. Allonger la durée en mer, c’est augmenter les dangers.

A cela s’ajoute un harcèlement administratif. A deux reprises, dans notre cas, puisque notre navire s’est vu retirer son pavillon de Gibraltar et du Panama. Qu’un pavillon [symbole d'identification de la nationalité d'un navire, ndlr] soit retiré pour des raisons politiques, c'est du jamais-vu dans l’histoire maritime. Enfin, l’ultime pression à laquelle nous faisons face est le simulacre de procès lancé par les autorités judiciaires italiennes à l’encontre de notre navire. Pour une prétendue mauvaise gestion des déchets à bord, un tribunal a demandé une saisie immédiate de l’Aquarius, qui heureusement n’a jamais aboutie. 

Un environnement hostile sur fond de criminalisation des ONG qui font du sauvetage en mer, et qui a continué même après que nous avons pris la décision très difficile, en décembre 2018, de cesser l’affrètement de l’Aquarius. Il s’est fait sentir sur des allégations de collusion entre notre activité et celle des passeurs, comme cela a pu être le cas en France [Christophe Castaner avait affirmé que "certaines ONG étaient en contact téléphonique direct avec des passeurs", ndlr] Des critiques complètement fausses, puisque jamais le début d’une preuve n’a pu être avancée. C’est un discours qui criminalise notre activité alors même que notre mission est celle de respecter le droit maritime.

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LCI : Vous évoquez ce droit maritime également lors d’une campagne réalisée afin d’interpeller l’Union européenne et ses représentants. Cela veut-il dire qu'aujourd’hui il n’est pas respecté ?

Fabienne Lassalle : Non, il n’est absolument pas respecté. Il est bafoué par une externalisation de la recherche et du sauvetage vers les garde-côtes libyens. Ce qui est complètement contraire au droit maritime. La Libye ne peut en aucun cas être considérée comme sûre [en référence au "lieu sûr" où les personnes secourues doivent être amenées, selon la Convention sur la recherche et le sauvetage, ndlr]. C’est un pays en proie au chaos, à la dérive, à la guerre civile. Une réalité qui a été documentée. Tout comme les cas de torture, d’esclavagisme et de viols. 

Notre mission est difficile mais pas impossible- Fabienne Lassalle directrice adjointe de SOS Méditerranée

LCI : Alors que les parlementaires européens commencent à peine leur mandat, pensez-vous qu’une solution sera trouvée afin que des ports puissent accueillir votre prochain navire ? 

Fabienne Lassalle : Si certains ports sont bloqués, des solutions, jamais satisfaisantes, sont toujours trouvées, au bout de négociations entre les Etats. Nous espérons cependant que la répétition de ce type de situation de crise poussera les membres de l’Union européenne à enfin mettre en place un système de débarquement clair et prévisible. Je ne peux pas savoir quand un tel dispositif existera mais, de notre côté, nous continuerons à faire pression pour accélérer ce processus, car la situation est devenue intolérable. 

Il est important de rappeler qu’une solution a existé avant 2015, et combien l'Italie a pris sa part de responsabilité. L’opération, nommée Mare Nostrum, était une initiative portée exclusivement par le pays et qui, en un an, a permis de secourir 150.000 personnes. Preuve que ces moyens étaient nécessaires et efficaces. Mais, sous la pression des autres pays de l’Union européenne (UE), cette mission a dû prendre fin. Et a été remplacée d’abord par Triton [qui se concentrait sur le contrôle aux frontières, ndlr], avant la déclaration de Malte, signée le 3 février 2017. C'est l’absence de moyens donné au sauvetage qui a provoqué et amené des citoyens européens à créer SOS Méditerranée. Il faut aussi rappeler que le début de nos soucis n’est pas arrivé avec Matteo Salvini au pouvoir en Italie. Le point de rupture, c’est la déclaration de Malte, lorsqu’on a fait le choix d’externaliser les protections des frontières européennes aux libyens pour tenter, par tous les moyens, d’empêcher les départs de Libye en renforçant un corps qui n’en est pas vraiment un. Avec des garde-côtes en collusion avec des trafiquants libyens. Et là, je ne vous parle pas d’allégations. Encore une fois, ce sont des faits réels et documentés. 

LCI : Entre un "environnement hostile" et une décision européenne qui se fait attendre, le sauvetage en mer est-il devenu impossible ?

Fabienne Lassalle : Difficile mais pas impossible, non. Notre premier souci sera celui de retrouver un navire plus récent, et donc nécessairement plus cher. Ensuite, il nous faudra trouver un pavillon d’un Etat solide, qui respecte le droit maritime et qui résistera aux pressions politiques. Car nous avons été témoins de pays qui, au motif qu’il n’y avait pas de système de débarquement défini par les Etats de l’UE, ont refusé que les bateaux repartent ou ont refusé d’offrir un pavillon. Mais cela ne rend pas notre mission impossible et je vous assure que nous repartirons en mer. Pour des raisons évidentes de sécurité, ni la date ni le pays qui nous soutiendra ne seront communiqués, afin d’éviter les pressions et multiples entraves qui seront mises sur notre chemin. Mais oui, nous avançons, et nous avons de nombreuses pistes. 

LCI : L’appel du 8 juin que vous organisez à Bordeaux a pour objectif de sensibiliser l’opinion publique sur ces thématiques. L’engagement citoyen est-il votre bouée de sauvetage ? 

Fabienne Lassalle : C’est plus qu’une bouée de sauvetage. Les citoyens ont été les premiers à se mobiliser et à soutenir l’initiative de SOS Méditerranée. On leur doit tout. C’est eux qui nous financent à 98%. Jamais les citoyens ne nous ont abandonnés. Car eux aussi trouvent auprès de SOS Méditerranée une sorte de bouée de sauvetage, une mission qui permet de retrouver les valeurs qui sont les leurs. Au-delà des obligations morales et juridiques, ce sont les valeurs d’humanité et les valeurs européennes que nous portons. Et aujourd’hui plus qu’avant, nous voyons leur soutien et nous continuons à en avoir besoin. Car, alors que l’Aquarius coûtait déjà 11.000 euros par jour, nos prochains navires et pavillons seront plus chers. 

Quoi qu’il en soit, nous appelons les uns et les autres à nous suivre. Et à regarder de près l’actualité, dans laquelle nous sommes déterminés à revenir.  

L'appel du 8 juin aura lieu ce samedi à Bordeaux, au Rocher de Palmer, avec un concert organisé le soir en présence de Camélia Jordana, Blick Bassy et Trust. Réservations ici.

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