"On nous abandonne" : la colère des Kurdes de France après l'offensive turque

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Offensive turque contre les forces kurdes en Syrie

CRI DE COLÈRE - Ils s'appellent Chilane, Silan et Arya. Tous les trois Kurdes, ils partagent un même sentiment de trahison après l'offensive turque au nord-est de la Syrie. Pour alerter sur ces attaques, qui ont déjà fait une trentaine de morts, dont des civils, des manifestations sont prévues samedi en France.

"Nous avons été trahis." Silan partage un sentiment "personnel", mais dans les faits, il est évoqué par chacun de nos interlocuteurs. Et plus globalement par la communauté Kurde en France, dont plusieurs organisations appellent à des rassemblements pour dénoncer l'offensive turque déclenchée en Syrie. Dans le cortège, qui se réunira à 14h sur la place de la République, se trouveront Chilane, Silan et Arya. Tous les trois ont la vingtaine, et partagent auprès de LCI leur amertume. 

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Hier soir, Chilane s’est réunie avec sa famille. Le moment, habituellement "très joyeux", s’est transformé en réunion douloureuse. Dans le salon, le silence a remplacé les rires, les "visages fermés" des adultes "brisent le cœur" des plus jeunes. Car cette génération a fui la terreur en Turquie, et ne pensait pas avoir à la subir encore une fois, par procuration cette fois-ci. "40 ans après, ils se disent que l’histoire recommence", confie la jeune femme, le souffle coupé. Car pour celle qui a perdu un oncle dans le PKK, considéré comme organisation terroriste par l’Union Européenne, "chaque Kurde qui tombe au combat, c’est le proche de quelqu’un qui meurt." Avec au moins 23 combattants des forces kurdes et neuf civils tués depuis mercredi, son cœur est "brisé". 

Au-delà de cette histoire personnelle, cette étudiante en langues étrangères ne comprend pas comment l'Europe peut laisser mourir le "seul rempart face à Daech". "Nous avons sacrifié des milliers de vies, pour notre terre, mais aussi pour la sécurité des Français, des Anglais ou des Allemands", résume celle pour qui il est devenu nécessaire de "continuer la lutte menée par [ses] parents". 11.000 membres de cette communauté sont en effet tombés dans la guerre contre le groupe Etat islamique, selon les données du Conseil Démocratique Kurde en France (CDK-F), qui fédère près de 25 associations. 

Un combat qui s’est fait main dans la main avec la coalition internationale qui, aujourd'hui, quitte peu à peu le terrain. De quoi provoquer un sentiment "d’abandon" chez Silan, non seulement vis-à-vis de la communauté internationale – car elle en a "l’habitude" – mais surtout à l’égard du reste de la population. "Ce qui est très dérangeant, c’est qu’ici, personne n’y est sensible !", regrette l’étudiante en droit, gorge nouée. Elle battra le pavé pour rappeler à l'opinion publique que sa communauté, qui représente 150.000 personnes dans l'Hexagone, a "protégé l’Occident". 

2.000 djihadistes étrangers dans les prisons kurdes

Au-delà du "massacre" à venir, ces trois jeunes s’insurgent contre l’incohérence des politiques. "On pleure nos morts tombés sous l’idéologie de Daech il y a une semaine, et de l’autre côté, on laisse la source de cette idéologie renaître", résume Arya. Jeune militant au sein de l'association Espoir Affrin, il note que la Turquie joue à un jeu dangereux. Les responsables kurdes ont ainsi maintes fois répété qu’en cas d’attaque sur leurs territoires, ils ne pourraient continuer à garder les quelques 2.000 djihadistes étrangers, dont des centaines de Français, enfermés dans leurs prisons. "Ce risque d'aider Daech à reconstruire son califat, c'est la responsabilité que prend la Turquie", a donc résumé ce jeudi Emmanuel Macron

Ne pas agir, c’est laisser faire l’islamisme radical qui a fait péter le cœur de Paris- Arya, militant au sein d'Espoir Afrin

"Ce ne sont pas des personnes un peu bronzées qui se tapent dessus", lance, provocateur, le jeune homme, fraîchement diplômé en informatique. "Ce sont potentiellement des milliers de prisonniers, prêts à se battre à nouveau pour un Califat, qui vont ressortir dans la nature." Des prévisions qui semblent prophétiques. L’armée turque a choisi comme première cible la ville de Tall Abyad, d’où les forces américaines se sont retirées en début de semaine. Avant que les Forces démocratiques syriennes (FDS), ne conquièrent la ville en 2015, c’était le groupe Etat islamique qui y faisait régner sa loi. Et en avait fait le point d’entrée pour tous les étrangers venus se battre pour le "Califat".

Plus alarmant encore, d'après l'administration semi-autonome kurde, des bombardements ennemis ont d’ores et déjà touché une de leur prison. 

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Alors comment faire pour que la guerre contre l’Etat islamique, qui a eu lieu dans un "bain de sang kurde", ne soit pas vaine ? Ces jeunes n'attendent pas qu'une réaction de la coalition internationale - une réunion en urgence et à huis clos du Conseil de sécurité de l'ONU se tient ce jeudi. Cela ne suffit plus. Ils militent tous les trois pour que de "vraies sanctions financières dissuasives" soient prises à l'encontre d'Ankara.

Sauf que, depuis le début de la crise des migrants, Recep Tayyip Erdogan, le président de la République de Turquie, spécule sur l’inaction européenne face au flux migratoires qu’il contrôle. L’homme d’Etat a d’ores et déjà menacé d’ouvrir le robinet, laissant se déverser sur l’Europe "3,6 millions de migrants". 

Une situation délicate, Arya le sait. Mais s’il admet que l’Europe a les "pieds et mains liés", il le dit clairement : la décision doit être prise maintenant. Ne rien faire et laisser "renaître l'islam radical"? Ou faire fi des intimidations turques et risquer une nouvelle crise migratoire? "A un moment, il faut trancher."

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