"On pleure la nuit mais on ne sait pas pourquoi" : en Corée du Nord, les femmes sont violées en toute impunité

"On pleure la nuit mais on ne sait pas pourquoi" : en Corée du Nord, les femmes sont violées en toute impunité

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VIOLS - Dans un rapport publié ce mercredi, l’ONG Human Rights Watch dénonce les violences faites contre les femmes en Corée du Nord. Des pratiques courantes aussi bien dans les prisons du pays que sur les marchés, selon les nombreux témoignages recueillis.

"On pleure la nuit mais on ne sait pas pourquoi". L’ONG Human Rights Watch (HRW) a choisi cette citation en titre de son rapport publié ce mercredi 31 octobre. Elle fait partie de la cinquante de témoignages que l’organisation, dont la mission est de défendre les droits de l’Homme, a récoltés pour montrer comment des responsables nord-coréens commettent des violences sexuelles contre des femmes. En toute impunité. 


L’ONG accuse directement le gouvernement de Pyongyang de ne pas arriver à donner suite aux plaintes de femmes victimes, ni une protection adéquate. Et même de couvrir ces pratiques afin d’adhérer à l’illusion d’une société exemplaire où il n’existe ni sexisme ni violence sexuelle.

Des jouets sexuels

La citation en question vient du témoignage d'Oh Jung Hee. Elle fait partie des 54 femmes interrogées. Transfuges, elles ont toutes quitté le pays après l’accession au pouvoir de Kim Jong Un, en 2011. Cette commerçante, elle, a choisi de fuir en 2014. Mais jusqu’à son départ, elle doit se plier aux pots-de-vin exigés par les gardes sur son lieu de travail. Souvent, ils prennent la forme de rapports sexuels. 

Nous, les femmes, sommes à la merci des hommesOh Jung Hee, victime d'agressions sexuelles

"Quand ça leur prenait, les gardes sur les marchés ou les policiers me demandaient de les suivre dans une pièce vide, à l'extérieur du marché, ou dans un autre endroit de leur choix." Quadragénaire, elle vendait alors des textiles dans une province du nord est. Elle se souvient avoir été traitée comme un "jouet sexuel". "Nous, les femmes, sommes à la merci des hommes" explique-t-elle ainsi à l’ONG. "On ne se rend même pas compte qu'on souffre (…) Mais on est humaines, alors, des fois, sans crier gare, on pleure la nuit et on ne sait pas pourquoi." Elle ajoute également que dans le pays, ces pratiques sont si fréquentes que les hommes eux-mêmes ne savent même pas que ce qu’ils font est grave.

Un constat qui concorde avec l’histoire d’un ancien agent de haut rang. Dans ce rapport de 86 pages, HRW a pu interroger huit anciens fonctionnaires ayant fui le pays. Parmi eux, Goh Myun Chul raconte comment, une fois par mois, il faisait la fête à Pyongyang, la capitale. Il rejoignait des collègues des forces secrètes dans une chambre d’hôtel. Tard dans la nuit, chacun d’entre eux "choisissait" une actrice de film favorite et demandait au personnel de l’établissement de leur amener. 

A l’époque, je pensais que c’était normal Goh Myun Chul, ancien fonctionnaire du régime

Son témoignage est sans appel : ces pratiques sont tellement courantes qu’elles sont désormais considérées comme faisant partie de la vie ordinaire.  "Aucune ne s’est jamais refusée à nous. A l’époque, je pensais que c’était normal qu’elles soient heureuses que nous les ayons choisies. Nous étions puissants, influents, nous les payions. Et elles savaient que si elles nous plaisaient bien, alors celles qui avaient un problème ou voulaient une faveur pouvaient compter sur nous."

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Des forces de l’ordre devenues prédateurs sexuels. Rien de surprenant puisque l’Etat policier est omniprésent et la dissidence inadmissible. Dans les récits récoltés par HRW, les bourreaux sont des gardiens de prison, des enquêteurs, des policiers. Mais aussi des gardes-frontières ou tout simplement des civils en position d’autorité. Certaines femmes interrogées expliquent même que, parmi ces fonctionnaires, certains étaient de hauts responsables du parti officiel, le Parti du travail de Corée. 

Des conditions de détention cauchemardesques

Cette cruelle réalité est d’autant plus forte chez les femmes en détention, qui ont l’impression de ne pas avoir le choix. Si elles refusent, ou même se plaignent, elles font face aux risques d’un emprisonnement prolongé, de passages à tabac, de travaux forcés ou de contrôles renforcés dans le cadre de leur activité professionnelle.


Ainsi, l’une des femmes interrogée, commerçante, décrit des conditions de détention cauchemardesques. Elle était retenue alors qu’elle essayait de fuir vers la Chine. "Chaque nuit, des femmes étaient forcées de partir avec un gardien et étaient violées." Elle se rappelle du son de la clé dans la porte de la cellule. D’un homme qui entre choisir sa victime. Alors elle se tenait "tranquille, en silence". "Je faisais comme si je n'avais pas remarqué, j'espérais que je ne serais pas celle qui serait obligée de le suivre."

Je pensais offrir mon corps pour pouvoir sortir de là et rejoindre mon enfantYoon Su Ryun, victime de viol en détention

Une chance que n’a pas eue Yoon Su Ryun. Elle a été violée par un policier alors qu’elle était emprisonnée dans un centre de détention provisoire. Elle raconte comment, après trois jours restée seule et sans nourriture, un officier arrive enfin. Pour la violer. Il enlève son pantalon et, sans la prévenir de ses intentions, il lui saute dessus. A l’époque, elle ne pense qu’à une chose. "Offrir" son corps pour pouvoir "sortir de là". Et rejoindre sa fille de six ans. "Je n’ai même pas pleuré sur le coup." Après ce viol, le policier lui amène de la nourriture et des vêtements propres. Alors, à ce moment-là, elle considère "avoir de la chance". Mais désormais, elle vit dans le Sud, et pose enfin les mots sur ce qu’elle a subi : "des violences et un viol". 

Comme Yoon Su Ryun, de nombreuses femmes ne réalisent pas qu’elles ont été victimes de viol ou d’agression. Elles ne prennent conscience qu’une fois hors du pays. Car, dans cette société très hiérarchisée, et donc très patriarcale, le viol n'est considéré comme tel qu'en cas d'utilisation de la violence. L’ONG rappelle ainsi que seuls sept hommes ont été condamnés pour viol en Corée du Nord en 2011 et cinq en 2015. Des chiffres communiqués l’an dernier par Pyongyang à un comité des Nations unies chargé de surveiller la discrimination contre les femmes. 


Une situation que Kenneth Roth, directeur exécutif de HRW décrit comme "un secret de polichinelle, largement toléré et non traité". Dans le rapport, il écrit : "Les Nord-Coréennes diraient probablement "Me Too" si elles pensaient qu’il était possible que justice soit faite. Mais leur voix est réduite au silence sous la dictature de Kim Jong Un." Car si la vague de libération de la parole a déferlé sur le monde occidental, elle n’a pas touchée les côtes nord-coréennes où les autorités contrôlent les médias et l’accès à internet.  

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