Ouragan Matthew : pourquoi des Haïtiens appellent à ne plus donner à la Croix-Rouge américaine

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DÉCRYPTAGE - L'ouragan Matthew qui a déferlé sur Haïti mardi dernier a fait au moins 473 morts et plus de 175.000 sinistrés. Malgré ce bilan, des Haïtiens suggèrent d'éviter la Croix-Rouge américaine pour effectuer un don. Une méfiance qui s'explique par les nombreuses critiques accumulées par l'ONG depuis le séisme qui avait dévasté l'île en 2010.

"Il n'y a pas deux acteurs sur le terrain mais un seul : l'Etat". Une semaine après le passage de l’ouragan Matthew, qui a tué au moins 473 personnes sur son île, le président d'Haïti Jocelerme Privert a mis les points sur les "i" en cette période  d'urgence humanitaire. En cause : les critiques qui s’élèvent à l’égard de l'action sur place de la Croix-Rouge américaine. 

Des attaques justifiées ? Plus ou moins. Pour comprendre, un retour en janvier 2010 s’impose. Au lendemain du séisme qui a fait plus de 220.000 morts et 1,2 million de sans-abri dans l'île, des centaines d’associations humanitaires arrivent sur place. Un an plus tard, la vague d’émotion suscitée par le drame haïtien a "rempli les poches" des ONG : 5,3 milliards de dollars de dons ont été enregistrés. Au sein des organisations présentes, la Croix-Rouge américaine dispose du plus gros budget, avec 488 millions de dollars. Mais très vite pointent les premières critiques : "Haïti est devenu un Etat ONG. Personne ne connaît avec précision le nombre d'associations qui s'y trouvent, ni ce qu'elles font, ni les sommes qu'elles dépensent", regrette en janvier 2011 Karl Jean-Louis, responsable de l'Observatoire citoyen des actions des pouvoirs publics (OCAPH). 

"Ces révélations ont écorché sérieusement l’image de la Croix Rouge"

Son organisation, qui surveille l'impact de l'aide internationale en Haïti, plaide à l’époque pour un départ progressif des ONG. Cinq ans plus tard, il n’en est rien. Pire : la Croix-Rouge américaine aurait accumulé les ratés en Haïti. C’est en tout cas ce qui ressort d’une vaste enquête publiée en juin 2015 par le site d’investigation ProPublica et la radio publique américaine NPR. Le bilan est catastrophique : l’ONG a "récolté un demi-milliard de dollars et n’a construit que six maisons sur place en cinq ans", y résume la NPR, qui évoque un manque de planification, des employés pas assez qualifiés ou une méconnaissance du terrain.  "Ces révélations ont écorché sérieusement l’image de la Croix-Rouge, qui est alors entrée dans une dynamique d’explications", se souvient pour LCI Roberson Alphonse, journaliste à Port-au-Prince pour Le Nouvelliste, un quotidien haïtien.

Sous le feu des critiques, l'ONG répond. En juin 2015, elle se fend d'un communiqué dans lequel elle assure que les dons lui "ont permis de construire huit hôpitaux et cliniques, d'endiguer une épidémie de choléra, de fournir de l'eau potable et des installations sanitaires, et de réparer des routes et des écoles." Elle affirme également avoir fourni des "solutions de logements" à plus de 130.000 personnes.  Autant de détails qui ne parviennent pas à convaincre Charles Ernst Chuck Grassley. En juin dernier, ce sénateur américain enfonce le clou : dans un rapport, il estime que la Croix-Rouge américaine a dépensé des dizaines de millions de dollars de plus que ce qu’elle avait précédemment reconnu pour ses dépenses internes. En outre, un total de 25 % de dons, soit environ 125 millions de dollars, ont été consacrés selon lui à la collecte de fonds et à la gestion courante, mais aussi à une catégorie fourre-tout que l’ONG appelle les "coûts du programme." L'association réagit aussitôt, à grand coup de chiffres publiés sur son site.  En vain, les critiques continuant de pleuvoir.

On comprend mieux les messages publiés ces derniers jours sur les réseaux sociaux, où des Haïtiens suggèrent d’éviter l’ONG. "Si vous voulez aider Haïti, évitez la Croix-Rouge américaine", peut-on souvent lire. 

Au grand dam de la principale intéressée, qui avait regretté le manque de contextualisation et de précision suite à l’enquête de ProPublica et NPR. "La population haïtienne suit ces mésaventures et la mauvaise utilisation des fonds collectés", relève Roberson Alphonse. Le journaliste l’assure : il n’y a aucune agression du personnel de l’association sur le terrain. Néanmoins, "il y a de temps à l’autre des expressions de colère. Pour eux, ce sont 'les Blancs' qui sont venus et qui ont mal utilisé l’argent récolté pour eux après le séisme. Cela plombe l’action des vrais humanitaires." 

Contactée par LCI, la Croix-Rouge française a pris ses distances avec la polémique, précisant qu'elle n'intervenait pas dans les mêmes régions en Haïti. Et de rappeler que chaque association est indépendante puisqu'il y "a 190 sociétés nationales Croix-Rouge dans le monde."

Vidéo - A Haïti  la petite commune de Léogane dévastée, réduite à l’isolement :

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