Pensionnats autochtones : le Canada découvre la face sombre de son histoire

Pensionnats autochtones : le Canada découvre la face sombre de son histoire

INTERVIEW - La fête nationale canadienne du 1er juillet s'est transformée en manifestation de solidarité avec les peuples autochtones. La récente mise au jour de cimetières d'enfants près des "pensionnats autochtones", a mis tout le pays face à un pan occulté de son histoire. Marie-Pierre Bousquet, professeure d'anthropologie à l'université de Montréal, nous raconte l'ampleur du choc et son origine.

À la veille de la fête nationale de la confédération canadienne, on a annoncé la découverte de 182 tombes près d'un pensionnat de Colombie-Britannique. En quelques semaines, ce sont près de 1.200 sépultures d'enfants qui ont été localisées en plusieurs points du pays, toutes près de "pensionnats autochtones", ces établissements qui avaient jadis pour mission d'assimiler de force les jeunes Amérindiens. Si elle était loin d'être inconnue, cette face sombre de l'histoire de la construction du Canada ressurgit en force, imposant à tout le pays une profonde remise en question. 

Le Premier ministre Justin Trudeau a lui-même estimé que "ces horribles découvertes" forcent les Canadiens "à réfléchir aux manquements historiques de notre pays et aux injustices qui persistent envers les peuples autochtones et beaucoup d'autres personnes au Canada". L'anthropologue Marie-Pierre Bousquet revient pour LCI sur l'histoire occultée des "pensionnats autochtones", et sur la déflagration que sa révélation provoque au Canada. 

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L'histoire des "pensionnats autochtones" était-elle vraiment inconnue ?

Marie-Pierre Bousquet :  Non. Ce qui m’étonne, c’est justement que les politiciens se montrent surpris. Que des citoyens canadiens le soient, s'ils ne sont ni politiques ni chercheurs, c’est normal : ils ne lisent pas les rapports des commissions. Il y a longtemps que des chercheurs enquêtent sur la question des pensionnats. Même si le nombre de ces travaux a décollé depuis la commission Vérité et Réconciliation (2008-2015). 

Face à l'inertie des pouvoirs publics, une coalition de survivants des pensionnats avait décidé d’engager une procédure collective contre le gouvernement fédéral d’Ottawa. Plutôt que de s'aventurer dans un procès, le gouvernement a créé une commission “Vérité et Réconciliation” sur le modèle de celle d’Afrique du Sud. Or, dans le rapport final de cette commission, il y avait déjà un volume entier consacré aux enfants qui ne sont jamais rentrés. On est alors en 2015, mais on connaissait en fait le problème depuis un rapport d’inspection de 1907, qui dénonçait déjà une mortalité inouïe de 40% des enfants dans les pensionnats. À cause de conditions sanitaires épouvantables : ils étaient mal nourris, maltraités, ils avaient froid. Quand il y avait des épidémies, au lieu d’isoler les malades, ils les plaçaient avec les autres… Tuberculose, grippe, cela a fait des ravages terribles. 

Dans le cas de Kamloops, la première découverte révélée en mai dernier, on a jeté les enfants dans une fosse commune : ils ont été enterrés à la sauvette, sans hommages funéraires ni rien. Or ils étaient dans une école catholique et par conséquent baptisés : ils auraient dû avoir au moins un rituel funéraire et une pierre tombale. Et les parents n’ont jamais été prévenus, c’est ce qui est le plus insupportable pour l’opinion, ce qui relève de l'inhumain.

Mais sur quoi il a été bâti ce pays, finalement ?-

Après la fin des travaux de la commission, des archéologues ont été mobilisés pour localiser des tombes, grâce à des scanners. Mais à ce stade ça ne dépassait guère les cercles universitaires, et ça n’atteignait pas les médias. Des fouilles au géoradar, qui ont mis beaucoup de temps à être analysées, ont été révélées directement aux médias en mai dernier, par des représentants des Premières Nations (les premiers occupants des territoires qui constituent le Canada actuel, NDLR).

C'est à ce moment que les découvertes ont fait la une des journaux. Tout le monde avait l’air de tomber de la lune. Cette histoire un peu irréelle, théorique, des pensionnats pour autochtones, c'était une vieille photo de classe en noir et blanc. Elle a pris brutalement une teinte plus macabre et un caractère plus immédiat. Des cimetières autour des écoles, c'est une anomalie que l'on ne pouvait plus ignorer. Puis les résultats d’autres fouilles sont tombées, et on en attend encore, car il y a d’autres équipes qui travaillent : des annonces comme ça, il va y en avoir tout l’été. Il y a un effet d’accumulation sur l’opinion, et qui est tombé au moment où on préparait la fête nationale. C'est un coup de tonnerre, un choc énorme au Canada.

Les gens se demandent : "mais sur quoi il a été bâti ce pays, finalement ?". Habituellement, on évoque les États-Unis, où il y a eu des génocides, des massacres, des déportations : "Nous, au Canada, ce n’est pas la même chose". Mais en fait si, et là en plus ce sont des enfants, qui sont morts de négligences criminelles.

Les États-nations ont le nomadisme en horreur-

On est pourtant dans un pays où il n'y a jamais eu de ségrégation officielle ?

Il y a toujours eu une forme de ségrégation, même si elle n’était pas officielle : les peuples autochtones ont toujours été marginalisés, depuis le début de la conquête. Dès lors que les Français et les Anglais n’avaient plus besoin d’alliés amérindiens, ils ont cherché à les assimiler. Quand la paix a été faite avec le voisin, les États-Unis, il a fallu unifier le pays d’est en ouest, le structurer. Pour cela il fallait absolument sédentariser ces populations : les États-nations ont le nomadisme en horreur.  L’idée a donc émergé qu’il fallait isoler les enfants, leur enlever toute capacité de transmettre leur culture, leurs origines, leur langue, pour mieux les assimiler et en faire des Canadiens. C’est un programme tout à fait officiel à la fin du XIXᵉ siècle, à la naissance de la fédération canadienne, qui tient en trois mots : “civiliser, christianiser, éduquer”. Les pensionnats autochtones naissent de cette idée, à partir de 1867, à la naissance de la confédération. 

En 1876, on promulgue une "loi sur les Indiens" qui définit qui est amérindien et qui ne l'est pas. Même si elle a depuis été amendée  et modifiée, elle existe toujours et n’a même pas changé de nom. En 1920 on lui ajoute un article pour rendre obligatoire la scolarisation. Ce qui d’ailleurs est insolite : les enfants des Premières Nations ont eu l’obligation d’aller à l’école bien avant les enfants québécois. Il n’est pas spécifié qu’ils doivent aller dans des pensionnats, mais que les “enfants de nomades” le doivent, ce qui a à peu près le même résultat.

On estime que cette politique a touché à peu près 150.000 enfants au total, bien qu’on n’ait pas de chiffres officiels. Les enfants morts dans les pensionnats seraient entre 4.000 et 6.000, ce qui donne une proportion énorme d’enfants qui ne sont jamais rentrés chez eux. 

Il y a le sentiment de ne pas être à la hauteur, et d’avoir laissé des peuples pleurer tous seuls-

Comment le pays fait-il face à ce torrent de révélations ?

Jusque-là, les gens avaient vu des images en noir et blanc des pensionnats, ou des photos de classe officielles posées, prises par des congrégations religieuses. Ça avait l’air ancien, ça semblait lointain. Les Canadiens ne se rendaient pas compte, mais qu'il y ait des cimetières près des écoles, ça a réveillé tout ça.

Cela a créé tellement de traumatismes dans les populations autochtones, transmis de génération en génération. Il y a eu aussi des pertes de savoir terribles, et même de langues, qui ne se parlent plus à cause de la politique des pensionnats. Or ce n’est pas l’image que les Canadiens avaient de leur pays, ce n’est pas un pays où on enterre des enfants à la sauvette. Ils le voient comme une grande démocratie multiculturelle, avec un passé glorieux, de grands espaces, pas un pays bâti sur un génocide. 

Finalement, on s’aperçoit que c’est un mythe. C’est un réveil très brutal. Aujourd’hui c’est la fête nationale du Canada, et beaucoup de municipalités ont carrément annulé les festivités pour être solidaires avec les autochtones. Il va y avoir des défilés avec tout le monde en t-shirt orange, la couleur du souvenir des pensionnats autochtones. Il y a un grand choc, on ne sait plus ce qu’on doit célébrer, si le pays s'est bâti sur de tels crimes. Il y a une prise de conscience, qu’on observe sur les réseaux sociaux, les gens se demandent comment ils ont pu ne pas comprendre avant. Il y a le sentiment de ne pas être à la hauteur, et d’avoir laissé des peuples pleurer tous seuls. Il y a donc un fort élan de solidarité en cours : il faut qu’on fasse un deuil avec eux, il faut qu’on les soutienne. Et le fait que ce soit des enfants exclut qu’on puisse se trouver des excuses. 

C'est un processus de guérison qui commence aujourd'hui-

Du côté des Premières Nations, quel est l'impact de tout cela ?

Si le système des pensionnats a bien atteint son but sur un point, c’est à sédentariser tout le monde. Beaucoup se sont fixés pour se rapprocher de leurs enfants. Et le but inavoué, derrière le slogan “christianiser et éduquer”, c’était de s’approprier les territoires. Cet objectif-là est atteint aussi. 

Les pensionnats expliquent aussi une bonne partie des problèmes sociaux bien connus des autochtones, comme la dépendance à l’alcool et aux drogues, ou un taux de suicide très supérieur à celui des autres populations. C’est la frange la plus pauvre et la plus marginalisée du Canada. Même s’il y a des figures de réussite extraordinaires, la majorité des gens ont été écrasés pas cette histoire. J’admire profondément leur résilience, pour avoir souvent travaillé avec eux, il y a des histoires admirables de gens passés par les pensionnats, qui ont tout fait pour reprendre leur vie en main et réussir à dépasser le traumatisme. Ils n’ont pas dit leur dernier mot. C’est un processus de guérison qui commence aujourd'hui, auquel tout le pays semble avoir envie de participer. 

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