Paix au Proche-Orient : regards croisés de deux géopolitologues sur le "plan Trump"

Paix au Proche-Orient : regards croisés de deux géopolitologues sur le "plan Trump"
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INTERVIEW - Le "plan pour la paix" présenté par le président américain et offrant officiellement une solution à deux Etats réjouit les Israéliens mais est rejeté en masse par les Palestiniens. Analyse des deux géopolitologues Frédéric Encel et Pascal Boniface.

Aux côtés de Benyamin Nétanyahou à la Maison Blanche, Donald Trump a dévoilé mardi 28 janvier son plan pour parvenir à la paix israélo-palestinienne. Un plan de 80 pages, fruit de trois ans de discussions, s’inscrit officiellement dans la solution à deux Etats soutenue par l’ONU. Le Quai d’Orsay a de son côté "salué les efforts du président Trump" tout en rappelant la nécessité d’une solution conforme au droit international. Frédéric Encel, géopolitologue du Moyen-Orient, et Pascal Boniface, spécialiste des relations internationales et auteur de "50 idées reçues sur l’état du monde", ont chacun répondu à nos questions quant aux conséquences de ce plan dans la région. 

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LCI : Ce "plan de paix" présenté par Donald Trump est-il réalisable ? 

Frédéric Encel : Oui, à condition que les deux parties s’entendent pour le mettre en application. Or, les deux parties ne s’entendront pas pour l’appliquer en l’état. Il aura la faveur des Israéliens mais pas celle des Palestiniens. 

Pascal Boniface : Est-ce qu’Israël va pouvoir le mettre en œuvre ? Oui, puisque la force est avec eux et que cela correspond à la situation sur le terrain. En réalité, Israël contrôle une grande partie de la Cisjordanie, directement Jérusalem-Est. Par rapport à la vie quotidienne des Palestiniens, ce plan ne changera pas grand-chose. Est-ce qu’il est réalisable en tant que "plan de paix" ? Non. C’est un plan d’occupation, ce n’est pas un plan de paix. La paix ne peut pas survenir puisque elle est faite aux conditions des Israéliens. C’est un plan qui correspond à la situation actuelle d’occupation mais ne peut pas être qualifié de plan de paix.

LCI : Quelle est la volonté politique à la fois américaine et israélienne ? 

Frédéric Encel : Le timing est vraiment lié aux campagnes électorales respectives. Sur le plan international, le conflit israélo-palestinien est devenu un simple contentieux et il n’y a absolument aucune urgence à le régler. L’opportunité américaine est surtout interne, car le président américain est en campagne électorale. Un tel plan n’est pas fait pour convaincre la communauté juive américaine de voter pour lui, de toute façon acquise au vote démocrate, mais plutôt les évangélistes, qui sont plus de 80 millions et qui sont très favorables aux revendications nationalistes et religieuses israéliennes. Quant au gouvernement israélien, Nétanyahou a absolument intérêt, à quelques semaines d’un nouveau scrutin crucial dans lequel il ne part pas favori, de démontrer qu’il a réussi à convaincre un président américain de proposer un plan aussi favorable. 

Pascal Boniface : C’est un triomphe pour Nétanyahou dans la mesure où il a obtenu du président américain ce qu’aucun premier ministre israélien n’avait obtenu avant lui. Il peut aller voir ses électeurs, à un moment où il est en très grande difficulté, pour dire qu’il a obtenu l’annexion du Jourdain ainsi que la reconnaissance de Jérusalem-Est. Il a un bilan dont personne ne pouvait se prévaloir avant lui. Pour tous les partisans d’une solution non négociée, désormais majoritaires en Israël, Nétanyahou a gagné. Trump, lui, essaie de satisfaire les chrétiens-évangélistes qui le soutiennent et surtout de faire diversion par rapport à son procès en impeachment. Son objectif est aussi de pouvoir dire qu’une fois encore, les Palestiniens refusent la paix.

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Plan de paix : les Palestiniens vent debout contre le projet de Trump

LCI : Que peuvent-faire les Palestiniens ? 

Frédéric Encel : Ils ont le choix de rejeter ce plan mais ont-ils le choix d’empêcher Israël de procéder malgré tout à la partie israélienne de l’application du plan ? Non, le rapport de force n’est absolument pas favorable aux Palestiniens. Leur marge de manœuvre est à peu près nulle. La Ligue Arabe ne représente plus que son secrétaire général et le monde arabe sur le plan géopolitique est tout à fait effondré, divisé. L’Iran ne peut pas du tout peser sur la décision, la Russie entretient de très bons rapports avec Israël bien qu’étant partenaire de l’Iran (l’un n’empêche pas l’autre). 

Le président américain dit à mots couverts aux Palestiniens 'vous avez perdu, acceptez ça, ce sera déjà bien'. On peut considérer que c’est insuffisant mais on ne peut pas négliger le fait que si les Palestiniens refusent une nouvelle fois un plan, qui est bien plus favorable que celui proposé par Ehud Barak (ancien premier ministre israélien, ndlr) en 2000, ils risquent dans vingt ans de devoir accepter un plan moins favorable encore. 

Pascal Boniface : Ils n’ont pas beaucoup de marge de manœuvre dans la mesure où la force n’est pas avec eux. Les Palestiniens subissent la situation et n’ont pas beaucoup d’appuis internationaux : les pays arabes ne protestent pas, les pays européens sont également très discrets et ce n’est pas la Russie et la Chine qui vont s’emparer du sujet. La situation sur le terrain est entièrement favorable à Israël. Et ce plan est le dernier clou dans la solution des deux Etats. Nétanyahou va triompher et je ne vois pas comment un futur premier ministre israélien pourra faire des concessions sur ce qui vient d’être obtenu sur Jérusalem, sur les frontières, sur l’annexion du Jourdain. On peut dire que la solution des deux Etats est définitivement morte et enterrée. 

LCI : Et la France ? 

Frédéric Encel : Seule, elle ne dispose pas de moyens diplomatiques et financiers très importants. La France est forte de sa détermination à vouloir peser dans la région (ce qui est déjà beaucoup), de son investissement culturel, historique et militaire au sens large du terme, mais face à la toute-puissance américaine, ça ne suffit pas. Sans pouvoir compter sur des partenaires comme l’Allemagne ou la Grande-Bretagne, la France est seule. D’ailleurs, la réaction du Quai d’Orsay a été très mesurée par rapport à ces dernières décennies, où la France était toujours très en retrait et parfois très sévère vis-à-vis de plans de paix qui étaient considérés comme trop favorables à Israël. Là, ce n’est pas le cas.

Pascal Boniface : La France va bien sûr rappeler une fois encore qu’elle est attachée à la solution des deux Etats, que Jérusalem doit être la capitale des deux Etats mais ne va rien faire concrètement, elle ne va prendre aucune action contre Israël. C’est vraiment une pure protestation verbale qui n’a aucune conséquence concrète. Et les Israéliens le savent parfaitement. 

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