Pologne : "Ici, c'est un parcours du combattant pour avorter"

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INTERVIEW - Manifestations à Varsovie et dans les grandes villes du pays, réunion au Parlement européen, mobilisation sur les réseaux sociaux… Le projet de loi pour bannir quasiment l’avortement en Pologne suscite ces jours-ci un tollé, comme l’explique à LCI Krystyna Kacpura, directrice de la Fédération polonaise pour les femmes et le planning familial (Federa).

LCI : Des milliers de personnes défilent depuis plusieurs jours dans votre pays pour empêcher un durcissement de la loi sur l’avortement. Le gouvernement est-il plus que jamais sous pression ?

Krystyna Kacpura : Il ne s’attendait pas à une telle démonstration de force dans le pays. Il a voulu ignorer l’opinion des Polonaises qui sont descendues dans la rue ? Cela ne les rend que plus révoltées et déterminées. C’est une faute politique. D’ailleurs, ce mercredi, les médias évoquent une volte-face du gouvernement. Il envisagerait désormais un statu-quo, avec le maintien du texte actuellement en vigueur. Sauf que cela ne nous suffit pas : cette loi est l’une des plus restrictives dans l’Europe et dans le monde !

LCI : Pourquoi le gouvernement souhaite-t-il alors renforcer cet arsenal législatif contre l'avortement ?

Krystyna Kacpura : Le parti Droit et Justice (PiS), au pouvoir, veut contenter les organisations militantes soit disant "pro-vie" et soutenues par l’épiscopat, et qui s’attendent à ce que d’autres pays rejoignent la Pologne dans ce mouvement.

LCI : Au-delà des enjeux politiques, le PiS et l’Eglise polonaise cherchent-ils à développer une certaine vision de la société polonaise ?

Krystyna Kacpura : C’est uniquement une décision politique. C’est la conséquence des élections législatives de l’an passé. Il ne s’agit pas d’appliquer une quelconque vision de la société. D’ailleurs, ils ne comprennent pas le quotidien des femmes. Nous vivons dans un pays démocratique, pas seulement un pays catholique. Certes, la plupart des Polonais sont catholiques mais il faut que le gouvernement comprenne que ces derniers nous ont rejoints dans la rue ! Au fond, ce problème politique existe depuis la chute du Mur de Berlin. Nous avons repris notre démocratie mais les femmes ont perdu des droits. Parallèlement, l’Eglise polonaise a retrouvé son indépendance. Et elle se retrouve désormais plus proche que jamais de l’Etat.

LCI : Concrètement, comment cela se passe-t-il pour une femme en Pologne en 2016 qui souhaite recourir à un avortement ?

Krystyna Kacpura : L’actuelle loi est donc en théorie restrictive. Mais aussi, et surtout, en pratique : même si cela est "légal", il y a d’ores et déjà de fait une quasi-interdiction totale d’avorter, La plupart des femmes polonaises sont en effet exclues de facto d’un accès à l’avortement : par exemple, dans la région du Podkarpackie (ndlr : Carpates, sud-est du pays), tous les hôpitaux et les médecins ont ainsi signé une clause de conscience dans laquelle ils refusent de mener à terme les IVG. En outre, la loi ne prévoit aucun accès à la contraception, ni la création de plannings familiaux. Attention : nous n’incitons pas les femmes à avorter, seulement qu’elles puissent disposer de leur libre-arbitre. Un droit dont ne nous disposons pas à l’heure actuelle.

LCI : Comment expliquer que, dans un pays où il y a 10 millions de femmes, "seulement" 2.000 avortements soient pratiqués chaque année ?

Krystyna Kacpura : Ce chiffre s’explique par le fait que, depuis 23 ans (ndlr : la loi actuelle date de 1993), les femmes préfèrent éviter l’hypocrisie, les délais… Comme c'est un parcours du combattant pour obtenir un avortement légal en Pologne, la plupart quittent le pays pour le faire. Nous appelons cela "l’avortement touristique". Elles partent en Slovaquie, République Tchèque, Allemagne, Pays Bas… essentiellement aux frontières polonaises, où on parle le polonais. C’est devenu moins cher qu’un avortement en Pologne, sans délai et légal. Malgré tout, cela reste une injustice car cela signifie qu’il faut "s’acheter ses droits". Si vous avez de l’argent et que vous habitez dans une grande ville, il vous suffit de prendre un avion. Imaginez les femmes résidant dans de plus petites communes, d’un milieu social défavorisé et sans accès à Internet… Au final, chaque année, on estime qu'il y a 100 à 150.000 avortements, qu'ils soient pratiqués de manière illégale en Pologne ou bien à l'étranger.

LCI : Avez-vous de l’espoir sur l’issue de ce bras de fer avec le gouvernement ?

Krystyna Kacpura : Oui, nous croisons les doigts. Notre lutte est désormais relayée en Europe. Le gouvernement doit se rendre compte que nous en avons assez de son hypocrisie.

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