Pour quelles raisons le Japon a-t-il décidé de reprendre la pêche commerciale à la baleine ?

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OCÉANS - Le Japon a annoncé ce mercredi 26 décembre son intention de reprendre la pêche commerciale de la baleine. Pour quelles raisons ? Est-ce vraiment avantageux économiquement parlant ?

Pour "reprendre la pêche commerciale en juillet prochain", le Japon a pris la décision de se retirer de la Commission baleinière internationale (CBI). Le pays avait menacé de sortir de la CBI dès septembre dernier quand la Commission s'était opposée à sa demande de reprendre la pêche commerciale. Avec ce retrait, le Japon s'abstiendrait d'aller chasser "dans les eaux de l'Antarctique ou dans l'hémisphère sud", a précisé le représentant de l'exécutif Yoshihide Suga, lors d'un point presse. La pêche sera "limitée aux eaux territoriales et à la zone économique exclusive" du Japon. Le pays rejoint ainsi l'Islande et la Norvège, qui pratiquent ouvertement la pêche à des fins commerciales.

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Une "bonne nouvelle" ?

"Pour nous, le retour de la chasse commerciale pour le Japon est paradoxalement plutôt une bonne nouvelle" a déclaré à 20 Minutes Lamya Essemlali, présidente de Sea Shepherd France. "Le Japon renonce à utiliser le prétexte scientifique. (...) La fin de cette hypocrisie (...) signifie notamment que les Japonais ne peuvent plus chasser dans le sanctuaire antarctique, ce qu'ils pouvaient faire tant qu'ils avaient le prétexte scientifique. Ce lieu va donc devenir un vrai sanctuaire." "Pour le moment, on ne va pas se leurrer, le Japon continuera de chasser des baleines. Le fait qu’il le fasse désormais sous un prétexte commercial limite énormément son champ d’action, et l’oblige à les chasser dans des zones qui sont plus faciles pour nous à protéger", ajoute-t-elle.

Sur son site internet, dans un communiqué publié le 26 décembre, l'association écrit également : "Le Capitaine Paul Watson a déclaré : 'Nous sommes ravis de voir la chasse prendre fin dans le sanctuaire baleinier antarctique. Nous sommes ravis à l'idée d'avoir bientôt un nouveau sanctuaire dans l'Atlantique Sud et nous avons hâte de continuer à nous opposer aux trois dernières nations pirates baleinières que sont la Norvège, le Japon et l'Islande. La chasse à la baleine en tant qu'industrie 'légale' vient de prendre fin. Il ne nous reste plus qu'à balayer la piraterie'."

Le Japon n'a jamais vraiment arrêté de pêcher la baleine

Le gouvernement nippon ouvre par sa décision un nouveau front entre les détracteurs et défenseurs de la pêche aux cétacés, que les Japonais, notamment la frange nationaliste, considèrent comme une importante tradition nippone multiséculaire. De nombreux membres du Parti libéral-démocrate, formation conservatrice du Premier ministre Shinzo Abe, défendent "la richesse de cette culture", selon les termes de Yoshihide Suga. "Nous espérons que cette décision permettra de la transmettre à la prochaine génération", a-t-il argué.

Le Japon n'a en réalité jamais complètement cessé de chasser des baleines. Il utilise en effet une faille du moratoire de 1986 qui autorise la chasse aux cétacés pour des recherches. La chair de baleine finit cependant sur les étals des poissonniers. 

Une longue tradition japonaise

Selon l'Association japonaise de la chasse à la baleine, c'est au 12e siècle que les pêcheurs de l'archipel commencent à capturer ces animaux marins au harpon. Au début du 17e siècle, la pratique s'organise dans ce qui reste son lieu de culte, la ville de Taji, actuellement connue comme un port de chasse aux dauphins. 

En 1906, une base de chasse à la baleine à part entière est construite à Ayukawa, marquant le début de la chasse à la baleine moderne pour l'archipel. A l'issue de la Deuxième Guerre mondiale, le Japon manque de nourriture et la chair de baleine est alors une salvatrice source de protéines. A l'apogée de la chasse, dans les années 1950, environ 2000 baleines sont 

débarquées au port chaque année. En 1951, le Japon adhère à la Commission baleinière internationale (CBI), créée en 1946 pour conserver et gérer la population mondiale de baleines et de cétacés. Le Japon devient alors l'un des plus grands pays baleiniers au monde.  

En 1986, entre en vigueur un moratoire sur la pêche commerciale décidé au sein de la CBI, que signe le Japon. En 1988, prenant acte de ce texte, l'archipel cesse de chasser les petits rorquals et les cachalots dans les eaux côtières japonaises. Mais dans le même temps, il commence la "recherche scientifique" dans l'Antarctique en 1987 qu'il continue à ce jour, tuant des cétacés en exploitant une clause spéciale du moratoire qui autorise les recherches.

Les baleines ne sont plus en voie de disparition ?

C'est l'un des arguments avancé par le gouvernement nippon : la plupart des espèces de baleines ne sont pas menacées d'extinction. Pour Lamya Essemlali, c'est faux. "La chasse n’est pas la seule menace, il y a également une raréfaction des ressources, les collisions de plus en plus nombreuses avec les bateaux, la pollution des océans, la surpêche. 300.000 mammifères marins meurent chaque année dans les filets de pêche comme capture accidentelle" explique la présidente de Sea Shepherd à 20 Minutes

"Aujourd'hui, les cétacés sont moins menacés par la chasse mais d'autres menaces pèsent désormais sur les mammifères marins : prises accidentelles, collisions avec les navires, bruit sous-marin causant des échouages, pollution et plastique en mer" écrit également le ministère des Affaires étrangères français dans un communiqué publié ce jeudi 27 décembre, dans lequel il déclare également que "la France regrette la décision du Japon".

Une bonne affaire économiquement parlant ?

Egalement interrogé dans 20 Minutes, François Chartier, chargé de la campagne Océan pour Greenpeace France, estime que pêcher la baleine pour faire des affaires est un mauvais calcul. "Aujourd’hui, ouvrir une chasse commerciale, ça n’a aucun sens économique. Il n’y a pas de marché dessus. L’économie de la baleine est une économie du XIXe siècle, elle est derrière nous." De plus, il estime qu'il est plus avantageux économiquement de se lancer dans la sauvegarde des cétacés. "Une économie bien plus prospère et favorable à des pays moins puissants économiquement se développe autour de l’écotourisme sur les cétacés​. De fait, de plus en plus de voix s’élèvent pour les sanctuaires, qui sont de vraies sources d’économie pour plein de nations du Sud ou des tropiques. C’est une source d’espoir."

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