Pourquoi tant de fausses informations circulent-elles sur la Corée du Nord ?

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SANS FILTRE - Depuis de nombreuses années, les rumeurs les plus folles courent sur la Corée du Nord et se retrouvent parfois relayées dans de grands médias. Comment expliquer ce phénomène ? Pourquoi ne mettons nous jamais en doute les nombreux on-dits ? À La Loupe a questionné deux spécialistes du pays pour tâcher de comprendre.

Kim Jong-Un a ordonné que son oncle soit dévoré par une meute de chiens affamés. L'ex-compagne du dictateur a été exécutée pour avoir dévoilé une sextape. En Corée du Nord, il n'y a qu'une dizaine de coupes de cheveux autorisées. Le ministre de la défense a été tué par un tir de missile aérien pour s'être assoupi durant des célébrations militaires... Ces informations vous disent sûrement quelque chose. Vous les avez partagées sur les réseaux sociaux, lues dans un média, vous vous en êtes étonnés à la machine à café. Il est vrai que chaque nouvelle du "pays du secret" est croustillante à souhait, on s'en délecte comme d'un bon feuilleton. Pourtant, on découvre bien souvent par la suite que peu d'éléments sont véridiques.


Cette frénésie pour les rumeurs sur la Corée du Nord, Juliette Morillot, co-auteur de La Corée du Nord en 100 questions (Ed. Tallandier), y est souvent confrontée. Jusque sur les plateaux télé. "Cela commence à changer mais bien souvent, quand je suis invitée dans une émission, on me questionne sur tout ce qui est anecdotique, comme la coiffure de Kim Jong Un. Bon, Donald Trump aussi a une coiffure de dingue. On en oublie presque que le pays possède l'arme nucléaire !"

"Ce que les gens veulent entendre"

Cette spécialiste de la Corée du Nord et du Sud nous livre quelques exemples de fausses rumeurs. Les supposées dix coiffures réglementaires ? En réalité, cette affirmation se base sur une affiche de salon de coiffure répertoriant plusieurs coupes, explique-t-elle. "En Occident, on a aussi un catalogue chez le coiffeur avec des exemples de coupe, cela ne veut pas dire que l'on est obligé d'en choisir une." Toutefois, "c'est vrai, on ne peut pas tout faire." Vous ne verrez ainsi jamais un Nord-coréen avec des dreadlocks, mais que "la frange soit plus haute ou plus basse" que le modèle reste possible, tout comme choisir de se boucler les cheveux. 


La fameuse sextape de la chanteuse Hyon Song-wol, l'ancienne compagne du dictateur ? "Ce n'est pas du tout dans le style de la Corée du Nord et surtout d'un point de vue technique, ce n'est pas possible. Comment voulez-vous diffuser une sextape quand vous n'avez pas de connexion à Internet", ou de manière très limitée ? Mais "c'est ce que les gens veulent entendre, plus c'est spectaculaire, mieux c'est", analyse simplement Juliette Morillot.


En clair, la Corée du Nord est l'objet de tous les fantasmes et nous croyons aux plus folles rumeurs, parce que nous le voulons bien. "Certains spécialistes de la Corée du Nord qui s'expriment ne parlent pas coréen et n'ont jamais été sur place, regrette l'historienne. C'est pourtant la base du journalisme, obtenir l'information à la source, recouper les données. Mais quand je contredis une information en livrant une analyse historique et parce que je suis allée sur le terrain, les journalistes que j'ai en face de moi sont suspicieux. Quand on explique le pays, on est toujours soupçonné de le défendre." 


Un aspect que dénonce également Patrick Maurus, professeur émérite à l'Institut national des langues et civilisations orientales, qui partage son temps entre la France et la Corée du Nord, où il enseigne et organise des séjours touristiques. "En France, on part du constat qu'on ne peut pas se rendre en Corée du Nord et que même si on y va - ce qui est déjà contradictoire -, on ne peut rien voir. Donc si la Corée du Nord dit que c'est vrai, c'est forcément faux."

La Corée du Nord, un enjeu régional

Finalement, on a le sentiment que le pays est tellement fermé que l'on peut dire ce que l'on veut. Certes, ce n'est pas le seul pays de la planète dans ce cas mais "avec quelle dictature voulez vous comparer ? questionne ainsi Juliette Morillot. Cuba ? Aujourd'hui, le régime de ce pays est plus ouvert. Et c'est une île, il n'y a personne autour. Ce ne sont pas les mêmes enjeux. Le Kazakhstan ? Tout le monde s'en moque. A l'inverse, la Corée du Nord a une position stratégique. C'est une des dernières balafres de la Guerre froide dans le monde." Sa situation en fait une cible.


Qui a donc intérêt à stigmatiser à outrance les dirigeants nord-coréens ? Jusque récemment, la Corée du Sud. Avant l'arrivée au pouvoir de Moon Jae-in, l'actuel président démocrate favorable à l'instauration d'une paix durable, le pays était aux mains des conservateurs. "Plus la Corée du Nord était menaçante, terrifiante, plus cela justifiait la présence d'une ligne conservatrice dure", estime l'auteur de Le monde selon Kim Jong Un (Ed. Robert Laffont). 


Certaines fausses informations sont ainsi diffusées dans le Joson Ilbo, un des principaux quotidiens de Corée du Sud, ouvertement traditionnel et conservateur. "Les journalistes qui y travaillent ont été biberonnés à l'idée que le nord-coréen est un diable rouge et leurs articles manquent souvent d'objectivité", indique-t-elle. Un simple exemple : "quand certains officiels n'apparaissent plus dans les médias nord-coréens, on estime qu'ils ont été exécutés." Début juin, le Joson Olbo parlait ainsi d'une grande purge : "Kim Hyok Chol a été exécuté en mars à l'aéroport de Mirim avec quatre hauts responsables du ministère des Affaires étrangères après une enquête", pouvait-on lire dans le journal. "Tout est précisé, même l'aéroport, alors que c'est invérifiable. Et puis quelque temps plus tard, les gens ressuscitent". Bien souvent, ces disparus ont été "mis au placard", dans des fermes collectives à la campagne ou dans des "camps de rééducation". 

Les transfuges, réfugiés en Corée du Sud, ont également alimenté de fausses rumeurs, ajoute-t-elle. "On déroulait le tapis rouge aux officiels et aux patrons mais les paysans et les ouvriers n'avaient pas grand chose de sensationnel à raconter". Certains faits ont de fait été romancés ou tout du moins exagérés. Shin Dong-hyuk, "le rescapé du Camp 14", a ainsi reconnu qu'il avait dramatisé son témoignage. "Il y a pourtant suffisamment de choses terribles sur la Corée du Nord", souligne Juliette Morillot. "La plupart des témoignages sont également rémunérés. C'est scandaleux, quand vous payez 1.000 euros, le réfugié a tendance à en rajouter". Elle nous assure y avoir été confrontée : "une femme battue, c'était tel prix, un enfant, le double".


Certaines rumeurs proviennent aussi du Japon, fervent opposant de la Chine et de son allié et voisin, la Corée du Nord. D'autres des Etats-Unis : "il faut savoir qu'un soldat américain sur trois est basé en extrême-Orient, 25.000 sont postés en Corée du Sud". Les enjeux régionaux sont un poids non négligeable. L'historienne résume la situation par un proverbe coréen : "quand les baleines se battent, les crevettes ont le dos rompu". Une citation qu'avancera également Patrick Maurus pour analyser la situation. 

Ouverture du pays et regain d'intérêt

Pourtant les choses changent peu à peu. Le pays s'ouvre et a entamé des négociations avec les Etats-Unis et la Corée du Sud. Depuis le réchauffement diplomatique entre les deux Corées, on observe presque "une propagande pro-main tendue" en Corée du Sud, souligne Juliette Morillot. "D'un coup, Kim Jong Un n'est plus décrit comme un dictateur, on parle de 'dirigeant'. Il existe des émoticônes à son effigie, des jeux à découper. Pour aboutir à la paix, il n'est en tout cas plus question de sortir des témoignages dramatiques." 


L'ouverture a également permis un accroissement des visites dans le pays, de touristes tout comme de journalistes occidentaux. La Corée du Nord fait toutefois montre d'une certaine hypocrisie. Les médias doivent normalement passer par l'agence de presse officielle, chargée de la propagande, pour s'y rendre. Les journalistes sont alors chapeautés et ont peu de marge de manœuvre. Patrick Maurus nous explique que d'autres solutions existent. Il organise, depuis une dizaine d'années, des séjours en Corée du Nord, officiellement pour "des études culturelles", officieusement, il s'agit de touristes et de journalistes désireux de voir le pays de manière plus libre. Une astuce qui n'échappe pas au gouvernement, qui ferme les yeux. 


Plus étonnant, la popularité de la K-Pop, cette musique venue de Corée, a lancé un regain d’intérêt pour la région. De plus en plus de personnes apprennent le Coréen, s'intéressent à l'histoire des deux pays. Pour Juliette Morillot, qui s'y rend "depuis les années 80", tous ces aspects conduisent à une meilleure connaissance du pays et de son fonctionnement.

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