Presse : quand la purge d’Erdogan débarque à Paris

International

LIBERTE DE LA PRESSE - Le rédacteur en chef de Zaman France, filiale d’un grand quotidien turc d’opposition, annonce à "metronews" avoir déposé plainte auprès du procureur de la République pour injures, menaces et diffamation. Et envisage sérieusement, face à la pression des pro-Erdogan, de fermer son journal.

Bientôt la fin du journal Zaman France ? C’est en tout cas une hypothèse "très sérieusement envisagée" par son co-fondateur et rédacteur en chef Emre Demir, qui se confie ce mardi 16 août à metronews. En cause, ni une mauvaise situation financière, ni un manque d’intérêt de ses lecteurs. Mais "parce qu’acheter Zaman France, ou écrire pour lui, aujourd’hui, est devenu trop risqué" déplore-t-il.

Créé à Paris en 2008, Zaman France est une filiale du groupe Zaman, qui fut autrefois l’un des plus grands quotidiens turc d’opposition. Ce dernier, placé sous la tutelle de l’Etat au mois de mars 2016, est mort à petit feu dans les semaines qui ont suivi, faute de lecteurs. Mais au lendemain du putsch avorté de l’armée contre le président Recep Tayyip Erdogan, les anciens collaborateurs du journal, considérés comme des terroristes proches de Fethullah Gülen, sont toujours activement recherchés pour être emprisonnés.

EN SAVOIR +
>>  Putsch avorté en Turquie : les dérives autoritaires d'Erdogan
>>  Erdogan prêt à rétablir la peine de mort

Appels à la délation 

Et les frontières n’y peuvent pas grand-chose. Alors que la purge fait rage en Turquie, les pro-Erdogan emboîtent le pas au gouvernement sur les réseaux sociaux. Sur Facebook, des pages de soutien au président relaient des appels à la délation, à l’image de ce message estampillé "direction générale de la sécurité du citoyen" qui annonce la "possibilité de signaler les profils faisant la publicité d’activités terroristes".

Ou encore cette page Facebook pro-Erdogan demandant aux internautes de compiler des "bouts de phrases" afin de "lutter efficacement contre l'organisation terroriste (...) surtout en France".

"Ces appels à la délation ciblent, entre autres, les abonnés de Zaman France", constate encore Emre Demir. "Ils risquent de voir leur passeport turc annulé, leurs biens confisqués et leurs comptes bancaires suspendus. Je ne peux pas prendre une telle responsabilité envers les lecteurs, c’est pour cela que j’envisage de suspendre la publication du journal."

Plainte auprès du procureur

Sans compter que depuis le putsch et les appels à la délation qui l'ont suivi, le risque, pour les journalistes franco-turcs de Zaman France, est devenu bien réel. "Nous avons reçu des centaines de menaces par les réseaux sociaux et par e-mail" ajoute le rédacteur en chef, qui a décidé de riposter devant les tribunaux. Dans une plainte contre X que metronews a pu consulter, Emre Demir a décidé, le 26 juillet, de saisir le procureur de la République pour "injure non publique", "menace de destruction matérialisée par écrit, image ou autre objet" et "diffamation ".

Mais liquider le journal - qui cumule encore 400.000 visites par mois sur son site - n’est-ce pas donner raison à ses détracteurs ? "Oui, c’est en quelque sorte leur donner raison", souffle le journaliste, qui ne peut s'empêcher de constater l’étendue des dégâts. "Nos interlocuteurs ont peur de nous accorder des interviews. Même si on est en Europe, les pro-Erdogan nous ont enlevé la possibilité de couvrir l’actualité en Turquie avec un regard critique" reprend-t-il. "C’est inquiétant, et ce n’est ni une victoire pour la France, ni pour la Turquie."

EN SAVOIR + >> En Turquie, la purge des médias se poursuit : "On est des journalistes, pas des terroristes!"

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter