Prix Nobel de la paix : qui est Abiy Ahmed, l'homme qui fait souffler des vents d'espoir en Afrique ?

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PORTRAIT - Le prix Nobel de la paix 2019 a été remis ce vendredi à Abiy Ahmed, le Premier ministre éthiopien, pour son rôle dans la réconciliation spectaculaire entre son pays et l’Érythrée voisine. Un processus rendu possible grâce à cet homme qui n'a cessé de prôner l'apaisement et la concorde.

Il est un homme de dialogue, qui n’a pas hésité à tendre la main.  A 43 ans, Abiy Ahmed, le Premier ministre éthiopien, a reçu ce vendredi 11 octobre le prix Nobel de la Paix notamment pour avoir mis fin à près de deux décennies de conflit entre son pays et l’Erythrée voisine. "Honoré" et "ravi", l’homme d’Etat est une "des causes principales" par qui "des vents d'espoir soufflent toujours plus fort en Afrique", selon le secrétaire général de l'ONU Antonio Guterres.  

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Fils d’un père musulman et d’une mère chrétienne orthodoxe, il est lui-même protestant

Dès son arrivée au pouvoir il y a seulement 18 mois, cet ancien militaire fait un pas vers son frère ennemi. Le conflit armé meurtrier entre l’Érythrée et l'Ethiopie, qui a débuté en 1998 notamment à cause de la délimitation de la frontière commune, a fait 80.000 morts en deux ans. Et depuis, les discussions stagnent. Jusqu'en avril 2018. A la tête du deuxième pays le plus peuplé d’Afrique, Abiy Ahmed met fin au gel des discussions en s’adressant à son petit voisin isolé. "Pas seulement pour notre avantage mais pour celui des deux nations liées par le sang, nous sommes prêts à résoudre nos divergences par la discussion", déclare-t-il devant le Parlement.

Fils d’un père musulman et d’une mère chrétienne orthodoxe, il est lui-même protestant. Et est donc habitué aux compromis. C'est ce qui lui permet de défendre en mai un projet de construction de barrage, très controversé, sur le Nil. Il déclare que les trois pays qui profitent du cour d’eau, à savoir l’Ethiopie, l’Egypte et le Soudan, bénéficieront à part égale de ce fleuve - sur lequel Le Caire affirme avoir des "droits historiques" - "sans préjudices notables". "Selon nous, le plus important est de réduire, de minimiser les inconvénients du projet", indique-t-il,  assurant que son pays le fera "de manière très responsable". Un geste qui a permis de mettre fin à une impasse longue de plusieurs mois entre les trois Etats. Désormais, un comité scientifique international est consacré au sujet.

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La "voie du changement et de l'amour"

Mais sans même avoir besoin d’aller au-delà des frontières, l’homme qui défend la voie "du changement et de l'amour", prône la concorde et l’apaisement au sein même de son pays, selon ses mots en avril 2018. Encore une fois, c’est le jour même de son investiture que les lignes commencent à bouger. Etant d’origine oromo, son arrivée est un véritable atout. 

En 2015, une répression fait 940 morts

Avant de devenir Premier ministre, celui qui a d'abord fait carrière au sein des services de sécurité est à la tête de l'Organisation démocratique du Peuple oromo (OPDO), qu’il a rejoint dans les années 80. Ce groupe est l’un des quatre partis de la coalition, le Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (EPRDF) au pouvoir depuis 1991. C’est à ce poste qu’il se fait, pendant près d’un an, le relais des manifestants.

Car en 2015 éclate un mouvement de protestation sans précédent. Cette ethnie, qui représente 60% de la population, partage un sentiment de frustration face à ce qui est ressenti comme une exclusion politique et économique. Ce coup d’éclat, l’ancien gouvernement y répond avec sévérité. Et en paye le prix fort. La répression fera 940 morts selon la Commission éthiopienne des droits de l'homme, des milliers de prisonniers, et poussera le dirigeant de l’époque, Hailemariam Desalegn, à une démission surprise en février 2018, laissant le pays en terrain inconnu pour la première fois depuis 25 ans. 

Lorsqu’ Abiy Ahmed est nommé, il devient le premier représentant Oromo à la tête du pouvoir. Une nomination qui fait office de symbole fort. Et d’atout pour tenter de fédérer le pays. "C'est la seule chose qui pouvait empêcher la dissolution de l'EPRDF et il est le seul qui soit à peu près acceptable en région oromo", avait ainsi réagi sur Twitter Mohammed Ademo, un activiste. C’est ainsi que, après quelques semaines au pouvoir, il arrive à demander du "temps"  pour "concrétiser  ses promesses" aux Qeerroo, des jeunes manifestants qui ont mené la révolte violente et les grèves dans le pays.

Un homme qui a demandé "pardon"

Levée de l'état d'urgence, amnistie pour des milliers de dissidents politiques, liberté de la presse, influence des femmes dans la vie politique,…. Au-delà du simple processus de paix, le comité d’attribution du Prix Nobel a salué les accomplissements de l’ancien militaire au cours des cent premiers jours de son mandat. "Aux Éthiopiens qui vivent à l'étranger et aux Éthiopiens qui vivent ici, nous devons nous pardonner les uns les autres du fond du cœur", avait déclaré le nouveau Premier ministre dans son premier discours devant le Parlement, demandant "pardon" aux prisonniers et blessés. Des paroles qui se transforment en action.

Élu par le très prestigieux classement des 100 personnalités du magazine TIME, où il est décrit comme porteur d’"espoir", il libère 500 prisonniers politiques, continuant sur la lancée du gouvernement précédent qui en avait relâché plusieurs milliers, et propose même à l'une des dirigeantes de l'opposition, Birtukan Mideksa, de prendre la tête de la commission électorale. Un acte fort, reconnu comme "vraiment significatif" par la principale concernée, en exil aux États-Unis après avoir passé plus d’un an derrière les barreaux. Interrogé par des journalistes, il confesse à l’époque que des exactions et tortures ont été commises sur ces personnes enfermées, notamment dans la tristement célèbre prison Maekelawi d'Addis-Abeba, dorénavant fermée. Un  aveu des "tortures et actions inconstitutionnelles" réalisées par le pouvoir qui font office de sincères excuses. 

Après avoir levé l’état d’urgence, le quarantenaire procède à un remaniement six mois après son arrivée. Il réduit de près d'un tiers de la taille du gouvernement et présente une équipe de seize ministres. Dix d’entre eux n'avaient jamais fait partie d'un gouvernement et, pour la première fois dans l'histoire de l'Éthiopie, compte autant de femmes que d'hommes.

Beaucoup d’efforts restent encore à faire, et le comité du prix Nobel le sait. "Nul doute que certains penseront que le prix de cette année est décerné trop tôt", a ainsi reconnu Berit Reiss-Andersen, président du comité du prix norvégien. Mais pour eux, il est nécessaire de "reconnaître et encourager" ces efforts vers la paix. Car si les changements se feront, lentement, il n’aura fallu que quelques mois pour délier un conflit qui semblait jusque-là insolvable. 

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