Hitler est-il vraiment mort en 1945 ? "Il y aura toujours des complotistes pour nier l'évidence"

Hitler est-il vraiment mort en 1945 ? "Il y aura toujours des complotistes pour nier l'évidence"

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HISTOIRE - Bientôt 73 ans après avoir eu lieu dans le bunker du Führer à Berlin, le suicide d’Adolf Hitler fait toujours l’objet de nombreuses théories du complot. Cesseront-elles grâce après la publication, la semaine dernière, d’une vaste enquête sur sa mort ? Interview de Jean-Christophe Brisard, co-auteur de "La Mort d’Hitler. Dans les dossiers secrets du KGB" (Fayard), et réalisateur du documentaire "Le mystère de la mort d'Hitler", diffusé ce mardi 20 mars en deuxième partie de soirée sur France 2 .

Adolf Hitler est-il vraiment mort dans son bunker à Berlin en 1945 ? C’est avec cette question en filigrane que l’enquête de Jean-Christophe Brisard et Lana Parshina se déroule sur un peu plus de 350 pages. Avec "La Mort d’Hitler. Dans les dossiers secrets du KGB" (éditions Fayard), les auteurs - lui français, elle russe - s’attaquent à la disparition de celui qui, plus de 70 ans après les crimes de masse du régime nazi, incarne toujours une forme de mal absolu. L'occasion d'une plongée dans l’Histoire à travers les archives conservées en Russie, où l’administration et des services secrets russes - le FSB (ex-KGB) - font presque figure de personnages principaux.

De Moscou, où les restes d’Hitler - des dents et un fragment de crâne - sont conservés, à Berlin ou Paris, de 1946 à 2017, à travers les lieux et les époques, l’ouvrage publié début mars éclaire, comme il l’ambitionne, les zones d’ombre qui entouraient encore le décès du dictateur. Une obscurité entretenue par des brouilles entre ministère russes à l'époque, mais aussi par une étude américaine publiée en 2009 qui suggérait que les ossements étaient ceux d'une femme de 40 ans. Point par point, cette théorie est démontée dans le livre.


À sa lecture, le doute n’est plus permis : le Führer s’est bel et bien suicidé aux côtés de sa femme Eva Braun, tous deux retranchés dans un sous-sol de la capitale allemande. Les analyses scientifiques du médecin légiste-anthropologue Philippe Charlier (connu pour avoir enquêté sur la mort de plusieurs personnages historiques), qui a notamment réussi à faire correspondre les dents préservées avec d'anciennes radiographies de la mâchoire d'Hitler, ainsi que les nombreux témoignages recueillis auprès des archivistes permettent d'en attester. Sans équivoque.

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Mais les théories du complot entourant l'événement seront-elles pour autant stoppées ? Les folles rumeurs d’une fuite vers des jours paisibles en Amérique du Sud cesseront-elles ? Quel rôle a joué - et joue encore - la Russie, détentrice des "reliques" d’Hitler, dans cette affaire ? LCI a posé ces questions, et d’autres, à Jean-Christophe Brisard, également réalisateur d'un documentaire, "Le mystère de la mort d'Hitler", diffusé ce mardi 20 mars à 23h25 sur France 2.

LCI : On le sait, la mort d’Adolf Hitler fait l’objet de nombreuses rumeurs et théories du complot en tout genre. Comment avez-vous procédé pour pouvoir travailler sereinement sur un sujet aussi lourd et potentiellement explosif ?

Jean-Christophe Brisard : Dès le début, j’avais en tête cette nécessité absolue d’être encore plus rigoureux sur les informations que j’allais récolter : qui allait me les donner, pourquoi on allait me les donner… Il fallait donc m’entourer de spécialistes reconnus et faire en sorte que mon travail soit le plus inattaquable parce que c’est un sujet encore éminemment sensible. Mon but premier était de mettre un terme aux rumeurs folles qui continuent de courir un peu partout. Encore récemment, il y a quelques mois, quand Donald Trump a fait déclassifier des informations de la CIA sur la mort de Kennedy, il y a avait, dans ces documents, un passage sur une possible survie d’Hitler en Amérique du Sud dans les années 1960. La grande question c’est : pourquoi refaire une enquête sur la mort d’Hitler plus de 70 ans après ? On pourrait croire que tout a été fait, que tout a été dit et que c’est acté. Mais, parce qu’il y en a encore des zones d’ombre que certains exploitent à dessein, j’ai voulu aller plus loin, puisque j’avais cette opportunité, cette fenêtre qui s’entrouvrait en Russie pour avoir accès aux restes d’Hitler et les analyser scientifiquement. Je ne pouvais pas passer à côté.

Le fragment troué par balle du crâne d’Adolf Hitler conservé dans une vieille boîte à disquette au siège des Archives d’Etat de Russie (GARF) à Moscou.

LCI : Parmi ces spécialistes reconnus, le docteur Philippe Charlier apparaît comme votre atout-maître. Son pédigrée contribuera-t-il à faire taire les rumeurs selon vous ?

Jean-Christophe Brisard : C’est l’objectif. Il est l’un des meilleurs médecins légistes au monde, surtout en matière d’enquête historique. J’ai pris soin de ne pas prendre un Russe ou un Américain car il fallait quelqu’un de neutre faisant référence. Ses résultats d’enquête vont d’ailleurs être prochainement publiés dans une revue scientifique internationale. Philippe Charlier a agi comme quand il travaille pour la justice qui le sollicite régulièrement pour des expertises médico-légales. Avec le même sérieux et le même pointillisme. Ça peut paraître redondant d’aller encore plus loin, d’aller regarder dans ces restes avec un microscope électronique à balayage, où on va jusqu’au micron. Mais on ne voulait surtout pas prêter le flanc à des critiques disant : "Vous avez été manipulés". Les Russes sont les meilleurs en termes de manipulation. .. Quand on a tout ça en tête, on est obligé d’aller le plus loin possible dans la vérification, ne rien prendre pour argent comptant, toujours être dans le doute. Il le fallait. Aujourd’hui, je ne vois pas comment on peut démonter la démonstration qui a été faite scientifiquement par le docteur Charlier. Il y aura toujours des complotistes, il y aura toujours des personnes pour nier l’évidence. Mais on espère faire taire, pour les personnes sensées, tous ces délires sur un Hitler qui s’est échappé et serait mort nonagénaire en Argentine ou au Brésil. C’est comme un cold case. Ce n’est pas un livre historique mais une enquête.

J’en ai fait des cauchemarsJean-Christophe Brisard

LCI : Qu’avez-vous ressenti lorsque vous vous êtes retrouvés en présence des restes d’Hitler ?

Jean-Christophe Brisard : Très honnêtement, j’en ai fait des cauchemars. Sans même avoir touché le crâne ou les dents de peur de les contaminer, mais en manipulant tous ces documents papiers, en ayant accès à tous ces témoignages je ne rêvais que de ça. C’était très dérangeant, très perturbant. Même si ça faisait des mois que j’attendais ce moment, que j’aurais pu être dans l’excitation journalistique d’obtenir ce que je n’étais alors toujours pas sûr d’avoir, j’avais ce poids. C’était très lourd. Il y a plus de 20 ans, j’étais au Rwanda, juste après le génocide (de 1994, ndlr), dans des endroits où, partout, je voyais des cadavres, des squelettes : j’ai ressenti un peu la même chose. C’était de l’imaginaire, ce que je savais, ce que j’avais appris à l’école sur la Seconde guerre mondiale, mais c’était vraiment pesant.

Préservées dans une ancienne boîte à cigarettes au siège des services secret russes (FSB), à Moscou, les dents d’Adolf Hitler ont été authentifiées par le docteur Philippe Charlier.

LCI : À maintes reprises, vous décrivez une Russie quasi-kafkaïenne, une administration avec laquelle vous avez dû composer. Quelles sont les principales difficultés que vous avez pu rencontrer lors de vos passages à Moscou ?

Jean-Christophe Brisard : On a l’impression, vu de France, que la Russie est un pays européen avec une logique qui serait proche de la nôtre, celle du monde occidental, mais c’est un autre monde. On a une administration formée à l’ère soviétique, avec des réflexes un peu paranoïaques. Parfois, on est juste dans le domaine de l’absurde : on vous demande des autorisations, que vous avez difficilement obtenues, pour finalement ne pas en tenir compte. Je n’arrive pas à savoir si c’est fait exprès… Je n’ai pas su vraiment comprendre, même si j’ai des hypothèses. 

 En ce moment, la Russie pratique une sorte d’isolationnisme, avec les dernières années de renfermement du régime de Poutine. Tout ça a complexifié mon enquête car j’étais face à des personnes qui voyaient tout par le prisme idéologique. Ils sont persuadés que le monde entier est contre eux, d’être une citadelle assiégée. On les critique sur la Crimée, l’Ukraine, la Syrie… Au bout du bout, pourquoi m’ont-ils alors laissé accéder à ces documents et à ces restes ? D’emblée, je me suis dit qu’ils avaient soif de redorer le blason de leur histoire et de rappeler au monde que c’était bien eux, les Soviétiques, les Russes, qui avaient été les premiers à gagner la bataille de Berlin et à attraper Hitler. Quand on pense à cette histoire avec l’équipe américaine qui a prétendu avoir eu accès à un fragment du crâne en disant que c’était celui d’une femme, en Russie ça a été un cataclysme. Ils l’ont pris comme une insulte. Et que ça vienne des Américains n’en rajoutait que plus. Dans le livre, je transpose les deux époques car il y a un parallèle entre l’après Seconde guerre mondiale puis la Guerre froide et aujourd’hui. On sent qu’il y a un durcissement de nouveau. Avec cette méfiance des deux bords, Américains contre Russes. Le fait qu’ils aient choisi des Français, qui sont "neutres" - on n’est ni des Allemands ni des Anglo-Saxons - a priori, n’est pas un hasard.

Les autorisations venaient du plus haut niveau de l’EtatJean-Christophe Brisard

LCI : Pensez-vous que la décision de vous laisser mener vos investigations avait un but politique ?

Jean-Christophe Brisard : Ce que l’on m’a fait sentir tout au long de l’enquête, c’est que tout ce que je faisais était connu. Toutes mes demandes se savaient. Les autorisations venaient du plus haut niveau de l’Etat. Je ne dis pas que c’était Vladimir Poutine lui-même, mais au moins son administration proche. Ca n’était pas simplement le ministère de la Culture ou de je ne sais quoi qui agissait de son propre chef. Ca remontait jusqu’au Kremlin, j’en suis persuadé.

Le plan du bunker d’Adolf Hitler, dessiné par le majordome personnel du Führer, Heinz Linge, qui fut arrêté et détenu par les forces soviétiques de 1945 à 1955.

LCI : Comment les Russes voient-ils à présent la situation, le fait d’être en possession de ces reliques qui suscitent autant d’intérêt, de curiosité, mais aussi de questionnement ?

Jean Christophe Brisard : Il y a deux aspects. Si on regarde du côté officiel, notamment des archivistes, c’est une évidence. Ils ne comprennent même pas que l’on puisse remettre en cause la première enquête des services secrets russes dans les années 1940. Pour eux, tout ce qui venait de l’époque soviétique était validé, sérieux. Mais pour rétablir leur honneur par rapport aux Américains qui ont soutenu que tout était du mensonge, ils se sont résolus à faire l’effort de nous laisser enquêter. Ensuite, pour le grand public, c’est une histoire encore assez méconnue. Les dents n’ont quasiment pas été montrées. Même lors de la grande exposition organisée à Moscou en 2000 pour dévoiler les fragments de crâne, les gens ne pouvaient voir que des photos. Ça reste donc très mystérieux. Ce n’est pas un hasard si ces dents sont conservées au siège des services secrets. Ça n’a rien n’anodin. On pourrait se dire qu’il s’agit de pièces historiques et que leur place serait dans un musée ou, au moins, dans les archives historiques traditionnelles. Il n’en est rien. Ça reste secret et un peu tabou. On n’en parle pas car le FSB fait peur encore aujourd’hui. Mais, malgré tout, il y a une forme de bloc autour de la question d’Hitler, qui permet de souligner que les Russes, vainqueurs de l’Allemagne nazie, sont un grand peuple. Ils se disent : "On n’a pas le droit de nous reprendre ça."

J'étais libre de valider ou d'invalider leur versionJean-Christophe Brisard

LCI : D’une certaine façon, ne pensez-vous pas que ces restes puissent aussi servir à appuyer le roman national, à enjoliver la réalité historique ?

Jean-Christophe Brisard : Je le dis plusieurs fois dans le livre : j’ai conscience que je peux servir à la propagande russe, mais, si ce n’avait finalement pas été Hitler, je l’aurais dit tout autant. À aucun moment il n’a été question que je remette mes conclusions aux autorités avant leur publication. J’ai toujours été absolument libre. Le deal, c’était : "Vous pouvez me surveiller, mais vous me laissez travailler comme je l’entends." Quand j’avais les restes devant moi, il y avait toujours deux personnes au minimum pour le crâne, dix pour les dents, pour veiller sur mes agissements. J’ai joué le jeu sans aucun problème puisque, une fois encore, j’étais libre de valider ou d’invalider leur version. Ils ont donc pris un sacré risque, mais jamais je n’ai été obligé de leur soumettre quoi que ce soit.

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