Purge des journalistes en Turquie : "Avant j'écrivais sur les réfugiés, maintenant j'en suis un"

Purge des journalistes en Turquie : "Avant j'écrivais sur les réfugiés, maintenant j'en suis un"

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TEMOIGNAGE - Il y a un an, nous rencontrions Besim*, ancien journaliste turc exilé en France pour fuir le régime autoritaire de Recep Tayyip Erdogan. Aujourd'hui, que devient-il ? Il a accepté, toujours sous couvert d'anonymat, de nous raconter son parcours du combattant pour faire reconnaître son statut de réfugié et faire venir sa famille en sécurité à Paris.

Nous l'avions rencontré pour la première fois voilà un an. Besim*, 43 ans, ancien journaliste et rédacteur en chef d'un grand média d'opposition turc, venait d'arriver à Paris. Fuyant, in extremis, la purge des médias, organisée dans son pays par l'omniprésent président Recep Tayyip Erdogan, alors que sa publication venait d'être liquidée. 


Epaulé en France par Reporters sans frontières et quelques confrères journalistes, il comptait alors se lancer dans une procédure de demande d'asile, dans l'espoir de pouvoir faire venir sa femme et ses deux fils en France. Un an plus tard, qu'est-il devenu ? Toujours sous couvert d'anonymat, le journaliste a de nouveau répondu aux questions de LCI. Et constate, non sans amertume et inquiétude, que sa situation n'a guère évolué.

Sept mois d'attente à l'OFPRA

Au bout du fil, Besim décroche en français. Depuis un an, il a pris des cours de langue à l'université, auxquels il a ajouté des heures en classe privée. "J'ai appris le français" nous explique-t-il, "je voulais m'intégrer dans le cadre de ma demande d'asile". Car l'ex-rédacteur en chef, quelques mois après son arrivée à Paris, a déposé son dossier à l'OFPRA (Office Français de protection des réfugiés et apatrides). Mais depuis, il est sans nouvelles de la procédure.


"Lors de mon entretien, on m'avait dit que j'aurais une réponse sous un mois. Cela fait sept mois que j'attends, et toujours rien. C'est difficile pour moi, car sans statut, je ne peux pas faire venir ma famille ici. Or je sais qu'en Turquie, le régime peut aller jusqu'à emprisonner les proches des journalistes qui ont fui. Je ne les ai pas vu depuis un an, on communique simplement par téléphone. Je suis inquiet pour eux."

Il y a un prix pour être journalisteBesim

En attendant, Besim vit au jour le jour, au rythme de la paperasse administrative. "Ma vie à Paris, c'est l'attente et les papiers. Je suis bien accueilli, il y a une grande entraide entre journalistes ici, mais cela reste difficile à cause de la lenteur administrative. Rendez-vous compte, avant, j'écrivais des articles sur les réfugiés. Aujourd'hui, j'en suis un" constate-t-il, tout en s'estimant heureux d'être herbergé dans un logement associatif.


Et retourner au pays, est-ce seulement une option ? Pas vraiment, quand on tient à éviter la prison. "J'ai su par la suite que la police était venue fouiller la maison, juste après mon départ. Par ailleurs, à l'heure actuelle, soixante de mes collègues sont emprisonnés. Par les réseaux sociaux, j'apprends qu'en cellule ils ont un WC pour quarante personnes. Un journaliste, que je connais personnellement, a perdu vingt kilos depuis son incarcération : il se retient de manger et de boire parce que l'accès aux toilettes est trop compliqué. Si je reviens en Turquie, je sais que c'est le même sort qui m'attend, d'autant que mon avocat lui-même a été jeté en prison. Ici je suis seul mais cela vaut mieux. Il y a un prix pour être libre, il y a un prix pour être journaliste." 

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La plus grande prison du monde

Et selon lui, la situation est loin de laisser entrevoir des jours meilleurs. "Erdogan veut gagner les élections en 2019, il fera tout pour. Les purges continuent encore et toujours. Je ne vois pas d'espoir, pas de lumière au bout du tunnel pour la Turquie". D'après Reporter sans frontières, pour qui la Turquie est "la plus grande prison du monde pour les professionnels des médias", "le pays s'enfonce dans une spirale répressive sans précédent" : il est 155e au classement mondial de la liberté de la presse en 2017. Ces dernières heures, ce sont plus de 7500 personnes - policiers et soldats - qui ont été limogés grâce à un nouveau décret. 


* Le prénom a été changé pour protéger l'anonymat du journaliste et de sa famille

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