Qui sont Denis Mukwege et Nadia Murad, les prix Nobel de la paix 2018 ?

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PORTRAIT(S) – Le prix Nobel de la paix a été attribué ce vendredi au médecin congolais Denis Mukwege et à la jeune Yézidie Nadia Murad, ancienne esclave de Daech, tous deux symboles de la lutte contre les violences sexuelles employées comme "armes de guerre".

Une fois n’est pas coutume, le prix Nobel de la paix 2018 a été attribué ce vendredi, à deux personnalités : Denis Mukwege, gynécologue qui soigne les femmes violées en République démocratique du Congo (RDC), et de la Yézidie Nadia Murad, ex-esclave sexuelle du groupe État islamique.

Denis Mukwege, l’homme qui "réparaît" les femmes

Ne jamais se résigner à l'horreur, telle pourrait être la devise du docteur Denis Mukwege, qui depuis des années "répare" les femmes violées victimes des guerres oubliées dans l'est de la République démocratique du Congo. "L'homme cesse d'être homme lorsqu'il ne sait plus donner l'amour et ne sait plus donner l'espoir aux autres", déclarait-il en 2015 au personnel de l'hôpital de Panzi qu'il dirige à Bukavu.


Âgé de 63 ans, marié et père de cinq enfants, le Dr. Mukwege aurait pu rester en France après ses études à Angers. Mais il fait le choix de retourner dans son pays et d'exercer à l'hôpital de Lemera, dans la région du Sud-Kivu. Il découvre alors les souffrances de femmes qui, faute de soins appropriés, sont régulièrement victimes de graves lésions génitales post-partum les condamnant à une incontinence permanente.


C'est en 1999 que le Dr. Mukwege crée l'hôpital de Panzi. Conçu pour permettre aux femmes d'accoucher convenablement, le centre devient rapidement une clinique du viol à mesure que le Kivu sombre dans l'horreur de la deuxième guerre du Congo (1998-2003) et de ses viols de masse. Cette "guerre sur le corps des femmes", comme il l'appelle, continue encore aujourd'hui. "En 2015, on avait observé une diminution sensible des violences sexuelles. Malheureusement, depuis fin 2016-2017, il y a une augmentation", indiquait-il à l'AFP en mars dernier.


Par son combat pour la dignité des femmes du Kivu, le lauréat du prix Sakharov 2014 est aussi de fait le porte-parole des millions de civils menacés par les exactions des groupes armés ou des grands délinquants de cette région riche en coltan. Profondément croyant, ce fils de pasteur pentecôtiste a d’ailleurs échappé de peu un soir d'octobre 2012 à une tentative d'attentat. A deux mois et demi d'élections cruciales en RDC, les jurés du prix Nobel ont également récompensé une voix parmi les plus sévères envers le régime du président Joseph Kabila. 


En effet, depuis 2015, alors que la RDC s'enfonce dans une crise politique émaillée de violences, "L'Homme qui répare les femmes", comme le décrit un documentaire consacré à son combat et sorti en 2015, a dénoncé à plusieurs reprises "le climat d'oppression [...] et de rétrécissement de l'espace des libertés fondamentales" dans son pays. Fin juin, Denis Mukwege a encouragé les Congolais "à lutter pacifiquement" contre le régime du président Joseph Kabila plutôt que de miser sur les élections prévues le 23 décembre "dont on sait d'avance qu'elles seront falsifiées". Et à ceux qui le croient tenté par la politique, il rétorque néanmoins que seuls comptent pour lui les malades de Panzi, mais qu'il n'entend en rien renoncer à sa liberté d'expression.

Nadia Murad, ancienne esclave au main de Daech

Nadia Murad est le symbole des pires horreurs qu’a subi son peuple, les Yézidis d'Irak. Cette jeune fille âgée de 25 ans aurait pu couler des jours tranquilles dans son village de Kosho, situé dans une zone montagneuse coincée aux confins de l'Irak et de la Syrie. Mais la percée fulgurante des jihadistes du groupe Etat islamique (EI) en 2014 en a décidé autrement. Un jour d'août, sur des pick-up surmontés de leur drapeau noir, ils ont fait irruption, tué des hommes, transformé en enfants-soldats les plus jeunes et condamné des milliers de femmes aux travaux forcés et à l'esclavagisme sexuel. 


Aujourd'hui encore, Nadia Murad – comme son amie Lamia Haji Bachar, avec laquelle elle obtenait en 2016 le prix Sakharov – ne cesse de répéter que plus de 3000 femmes yézidies sont toujours portées disparues, probablement encore captives. Ce trafic, Nadia Murad l'a vécu dans sa chair, comme elle l'a récemment expliqué sur le plateau de Quotidien.

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Invitée : Nadia Murad, ancienne esclave sexuelle de Daesh

Conduite de force à Mossoul, l’ancienne "capitale" irakienne du "califat" autoproclamé de l'État islamique, son calvaire a duré durant de longs mois. Torture, viols collectifs, vente à de multiples reprises sur les marchés aux esclaves, reniement forcé de sa religion : rien ne lui aura été épargné. Car pour les combattants de l'EI et leur interprétation ultra-rigoriste de l'islam, les Yézidis sont des hérétiques.


Comme beaucoup de femmes dans sa région, Nadia Murad a donc été "mariée" de force à un jihadiste qui l'a battait. "Incapable d'endurer tant de viols et de violence" selon ses propres mots, elle a pris la fuite, un projet qu'elle parvient à mettre à exécution grâce à l'aide d'une famille musulmane de Mossoul. Avec de faux papiers d'identité, elle gagne le Kurdistan irakien, à quelques dizaines de kilomètres à l'est de Mossoul, où elle rejoint les cohortes de déplacés entassés dans des camps. 


Là, après avoir appris la mort de six de ses frères et de sa mère, elle prend contact avec une organisation d'aide aux Yézidis qui l'aide à retrouver sa sœur en Allemagne. Et c'est depuis ce pays qu'elle mène "le combat de (son) peuple" : faire reconnaître les persécutions commises en 2014 comme un génocide.

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