Référendum en Turquie : d'Ankara à Paris, Erdogan cristallise les divisions des électeurs

International
DirectLCI
TÉMOIGNAGES – La Turquie est appelée aux urnes ce dimanche pour se prononcer sur le renforcement des pouvoirs du président Erdogan. LCI a demandé à des citoyens turcs ce qu’ils pensent de ce référendum.

Déjà crucial, le duel s’annonce également (très) serré. Alors que 55,3 millions d'électeurs sont appelés aux urnes ce dimanche en Turquie pour se prononcer sur l’élargissement et le renforcement des pouvoirs du président Recep Tayyip Erdogan, LCI a interrogé des citoyens turcs pour connaître leur point de vue sur ce référendum, dont l’issue sera quoi qu’il arrive capitale. Et à l’image de ce que prédisent les enquêtes d’opinion (le "Oui" est donné gagnant entre 51,2% et 52% d’après deux sondages publiés mercredi), la société apparaît plus divisée que jamais.


Qu’il s’agisse des membres de la diaspora française, consultés comme dans d’autres pays jusqu’au 9 avril, ou des résidents de Turquie, détracteurs et soutiens du chef de l’Etat semblent pour l’heure irréconciliables. Les premiers reprochent ainsi aux seconds de vouloir valider l’autoritarisme d’Erdogan, tandis que les partisans du "Oui" dépeignent ceux du "Non" comme des sortes de "traîtres" insensibles à la stabilité et à la sécurité du pays.

"Personne ne nous représente mieux qu'Erdogan, c’est l’un des dirigeants les plus forts actuellement"Gizem, 32 ans

"Ce que les anti-Erdogan doivent comprendre, c’est que, si le 'Non' passe, ça va être le bordel", lâche Mehmet, 46 ans, chauffeur de taxi parisien, qui vit "en bordure de périphérique" depuis près de 15 ans. "Vu les circonstances ; le terrorisme, la Syrie, la crise des réfugiés, etc., aller contre le pouvoir s’apparente à une forme de trahison. On n’a pas le droit de vouloir du mal à son propre pays."  Les mots sont durs, mais la colère de ce Stambouliote d’origine est sincère.  


Moins véhémente, Gizem partage néanmoins l’avis de Mehmet. Pour cette jeune femme de 32 ans, qui enchaîne les petits boulots à Paris, la Turquie gagnerait à renforcer le pouvoir de son leader à la main de fer. "Personne ne nous représente mieux que lui, c’est l’un des dirigeants les plus forts actuellement", dit-elle. "Sans lui, les Turcs connaîtraient des difficultés bien plus grandes qu’aujourd’hui. Encore plus après le coup d’Etat de l’été dernier et avec la menace terroriste. On a besoin de stabilité." Les mots du chef font mouche. Utilisé en long et en large, cet argument du besoin d’un pouvoir stable provient en effet de la bouche même de Recep Tayyip Erdogan. 

"Erdogan ressemble de plus en plus à Poutine (...) C’est vraiment inquiétant"Sinan, 28 ans

Lors de ses nombreux meetings, le président n'a cessé de répéter que ceux qui voteraient "Non" feraient le jeu des séparatistes kurdes du PKK ou de Fethullah Gülen, le prédicateur installé aux Etats-Unis, qu'Ankara accuse d'avoir fomenté le putsch raté de juillet. Un raisonnement que dénonce Sinan, Franco-Turc de 28 ans. Et de fait, pour ce jeune ingénieur du son d’origine kurde né en France, le renforcement du pouvoir présidentiel pourrait au contraire faire basculer le pays dans un régime encore plus autoritaire, voire vers la dictature. "C’est vraiment inquiétant", déplore-t-il. "Erdogan ressemble de plus en plus à Poutine, ses prises de positions sont tellement tranchées, son discours tellement répugnant. Ça risque de diviser encore plus les Turcs et les Kurdes."

En vidéo

La crise avec l'Europe divise la Turquie

Un simulacre de démocratie ?

C’est d’ailleurs dans le vote des Kurdes – qui représentent un cinquième de la population – que résident les principales incertitudes pour Recep Tayyip Erdogan. Car si la campagne du "Oui", orchestrée par le pouvoir et l'appareil d'Etat, a dominé le terrain et les médias, celle du non a réussi à se maintenir dans la partie grâce à la mobilisation des Kurdes donc, mais aussi de militants laïques et d'une partie du camp nationaliste. "Les pro-Erdogan ont des moyens largement plus importants que leurs opposants", explique encore Sinan, dont l’essentiel de la famille réside à Izmir. "D’ailleurs, à part à quelques endroits par ci par là, on ne voit pas beaucoup d’affiches en faveur du 'Non'."


Mais si des incertitudes existent du côté d’Erdogan, c’est également le cas dans le camp de ses opposants, parmi lesquels certains, dépités et résignés, critiquent un simulacre scrutin. "Le bruit court que le parlement a déjà voté 'OUI' au référendum", estiment ainsi Dilek, étudiante de 24 ans à l'université Galatasaray d'Istanbul, et ses amis de la fac. Selon eux, "ce vote a été organisé pour montrer que le président n'est pas un dictateur car il donne la parole au peuple". La jeune femme pense que le "Oui" va l'emporter alors que, dit-elle, beaucoup de Turcs n'approuvent pas ce référendum. "Tous ceux que je connais voteront 'Non'", assure-t-elle, soulignant qu’un faible engouement règne dans la capitale économique, où beaucoup pensent que "tout est joué d'avance". 

Tous les droits sont déjà en train de disparaître : liberté d’expression, d’éducation, de s’organiser en société...Can Atalay, avocat à Istanbul

Can Atalay, avocat de trois journalistes du quotidien d’opposition Cumhuriyet emprisonnés (onze le sont actuellement), n’est pas très optimiste non plus. Et à mesure que le scrutin se rapproche, il croise les doigts pour que le "Non" l’emporte. "On est en plein chaos dans le monde de la justice", lâche-t-il. "Si c’est le oui qui passe au référendum, on va souffrir. Tous les droits sont déjà en train de disparaître : liberté d’expression, d’éducation, de s’organiser en société…" Des craintes et un abattement partagés par Cem Ozatalay, professeur de sociologie à Istanbul pour qui  "le gouvernement n’envisage pas seulement de licencier les intellectuels ou les universitaires, mais aussi de diminuer leur statut de citoyen." Comme nombre de ses collègues et confrères, l'enseignant redoute un durcissement de son quotidien, déjà rendu difficile depuis le coup d'Etat manqué et la purge consécutive. 


Journaliste reporter d’images (JRI) à Ankara, Mustafa n’est, lui, pas de cet avis. Selon lui, les citoyens soutiennent majoritairement leur président. "L'opposition n’est et ne sera pas muselée contrairement à ce que pense la communauté internationale", affirme le jeune homme de 24 ans, pour qui ce référendum va donner "plus de légitimité à Erdogan et montrer au monde entier que le peuple est derrière lui". La société turque semble bel et bien plus divisée que jamais. 

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter