"Too close to call" : le spectre de l'élection de 2000 encore dans les esprits

"Too close to call" : le spectre de l'élection de 2000 encore dans les esprits

DANS LE RÉTRO - Lors de la présidentielle américaine de 2000, la Floride avait arbitré une élection très serrée. Il fallut plus d'un mois de bataille juridique, sur fond de recomptage des voix, avant que la Cour suprême ne tranche au bénéfice de George W. Bush. Les annonces de Donald Trump nous condamnent-elles à revivre ce (pénible) souvenir ?

Il avait prévenu. Depuis septembre dernier, Donald Trump menaçait de ne pas reconnaître le résultat de l'élection, s'il lui était défavorable. L'hypothèse d'un scrutin serré était redoutée. On craint maintenant de revenir 20 ans en arrière, au précédent historique de 2000 : une bataille juridique sans fin et devenue incompréhensible. Les démocrates en ont des sueurs froides : la peur d'être à nouveau dépossédés de leur victoire supposée par les tribunaux ou la Cour suprême. 

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Il nous faut donc nous replonger dans les souvenirs de l’élection de 2000, si serrée que l’arbitrage entre Al Gore et George W. Bush en fut finalement confié à la Cour suprême. Un suspense de plus d’un mois, fait de scènes de dépouillement fiévreuses, et de rebondissements politico-juridiques. La situation est cependant en partie différente cette année, et les leçons de 2000 sont plus nuancées qu’on ne le croit généralement.

Laisse-moi t’expliquer quelque chose : ton petit frère n’est pas l’autorité ultime dans ce dossier.- Al Gore, candidat démocrate aux élections présidentielles en 2000

Au soir des élections, le 7 novembre 2000, il y a tout juste 20 ans, plusieurs médias américains annoncent d’abord la victoire d’Al Gore… avant de se rétracter, et de l’attribuer à George W. Bush. Al Gore, en légitimiste, appelle même son adversaire pour reconnaître sa défaite. Mais son équipe le prévient dans la foulée : le résultat est trop serré pour être proclamé en Floride. Le monde entier apprendra l'expression américaine en cas d'égalité : "too close to call", trop serré pour décider. Par ailleurs, de nombreuses irrégularités ont été constatées sur le terrain, supposément au détriment des Démocrates. 

Gore rappelle Bush pour revenir sur sa concession, celui-ci est furieux : son frère, gouverneur de Floride, l’a assuré qu’il avait gagné. La réponse du candidat démocrate est entrée dans la légende : “Laisse-moi t’expliquer quelque chose : ton petit frère n’est pas l’autorité ultime dans ce dossier”.

Une affaire de famille ?

À ce stade, ce sont 537 voix qui séparent les deux candidats en Floride. Remporter l’État attribuerait 25 grands électeurs à George W. Bush, dépassant de justesse le seuil fatidique des 270. Au niveau national, Al Gore l’emporte d’un demi-million de voix. Le seul précédent d’un président élu sans gagner l’ensemble du suffrage populaire, remonte alors à 1888. Depuis, le phénomène s’est reproduit en 2016, Hillary Clinton dépassant Donald Trump de près de 3 millions de suffrages. Et il est toujours mathématiquement possible cette année.

Le gouverneur de Floride, Jeb Bush, est soupçonné d’avantager son frère George, ce qui pousse la dramaturgie à son comble. Comme cette année, l’équipe de campagne républicaine crie à la forfaiture sur tous les médias disponibles à l’époque, Internet n’étant pas encore au centre du jeu. Mais l’examen des bulletins est ordonné.

Les procédures engagées par le camp démocrate vont se concentrer sur quatre comtés, très peuplés et supposés favorables à Al Gore. Le grand public fait alors connaissance avec les désormais fameuses “machines à voter” utilisées sur place. Archaïques et sujettes à des pannes, elles fonctionnent avec un système de poinçons qui génère beaucoup d’erreurs. Si la case du candidat n’est pas parfaitement perforée par l'électeur, la machine considère le bulletin comme nul. 

Une bataille juridique sans précédent

Un premier recomptage donne à nouveau George W. Bush vainqueur, accroissant même un peu l’écart. Les avocats démocrates contestent la méthode utilisée, et en appellent à la Cour suprême de Floride pour prolonger les opérations. Les opérations de recomptage reprennent, interminables. Les télévisions diffusent les images d'assesseurs qui semblent dépassés par une tâche titanesque. Un recours les interrompt, un autre les relance, le jeu des procédures rend la situation impossible à suivre.

C’est finalement la Cour suprême à Washington, saisie par le camp républicain, qui va trancher. Le 12 décembre, plus d’un mois après le scrutin, elle estime que la prolongation de l’attente contrevient à la constitution, et annule tous les résultats obtenus par le recomptage- qui était sur le point de s’achever. Al Gore semblait refaire son retard, mais restait distancé de plus d’une centaine de voix.

Le résultat initial était de facto consacré par cette décision d’une Cour suprême dont 7 juges sur 9 avaient été nommés par des présidents républicains. George W. Bush devenait le 43ᵉ président des Etats-Unis pour 537 voix, tout en échouant à remporter le vote populaire.

Al Gore avait-il gagné ?

On tend à l’oublier, mais l’année suivante, plusieurs études ont pu réexaminer avec le temps nécessaire l’ensemble des votes exprimés, en utilisant plusieurs méthodes différentes. Et dans les quatre comtés qu’avaient visés les Démocrates, même si la Cour suprême n’avait pas interrompu le processus, George Bush était bien le gagnant. Al Gore l’aurait emporté au niveau de l’Etat d’extrême justesse, un recomptage global que n’aurait pas permis, de toute façon, le code électoral de Floride.

Les machines à voter ont depuis été envoyées au rebut pour des appareils plus efficaces. Le soupçon de fraude est demeuré, et George W. Bush aura longtemps été vu comme un usurpateur à la Maison Blanche, avant que le 11 septembre 2001 ne balaie le souvenir de l’élection, et ressoude le pays.

Mais le traumatisme est demeuré, dans le camp démocrate, réveillé en 2016 lors de la défaite d’Hillary Clinton, alors qu’elle était elle aussi largement vainqueur au niveau national. Le fantôme de l’élection de 2000 est dans toutes les têtes, quand Donald Trump annonce qu’il veut un recomptage dans les États où l’écart est assez faible pour l’autoriser (moins de 1%), et qu’il veut au contraire stopper le dépouillement dans ceux qui ne l’ont pas achevé. 

Cette année, les Démocrates semblent prêts depuis des mois à faire face à une contestation juridique de leur victoire. Donald Trump ne pensait pas à autre chose lorsqu’il a accéléré l’élection de sa candidate à la Cour suprême. C’est un rendez-vous pris de longue date auquel nous allons assister dans les prochains jours.

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