Rupture du contrat des sous-marins : "Il s'agissait d'un partenariat stratégique sur 50 ans avec l'Australie"

Mercredi dernier, le gouvernement australien a rompu le contrat d'achat de 12 sous-marins et va acheter ses submersibles aux États-Unis. Que s'est-il passé ? Quelles conséquences pour l'emploi dans l'Hexagone ?

INTERVIEW - Paris voit torpillé ce jeudi un gigantesque contrat de fourniture de sous-marins conventionnels à l'Australie, en raison d'un partenariat noué par cette dernière avec les États-Unis et le Royaume-Uni. Un coup dur pour la France, comme nous l'explique Jean-Pierre Maulny, de l'IRIS.

"C'est vraiment, en bon français, un coup dans le dos." Le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian n'a pas mâché ses mots ce jeudi, se disant "en colère, avec beaucoup d'amertume" après la rupture par l'Australie d'un contrat d'armement. Conclu en 2016 pour la fourniture de sous-marins conventionnels, il représentait plusieurs dizaines de milliards d'euros sur plusieurs décennies (au moins 50 milliards d'euros, a indiqué jeudi un porte-parole de Naval Group à LCI. 

Coup de théâtre : Canberra a finalement tourné le dos à la France, pour nouer un partenariat avec les États-Unis et le Royaume-Uni pour la livraison de sous-marins, nucléaires cette fois-ci. Un véritable camouflet pour Paris, comme l'explique à LCI Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

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Cette résiliation de contrat est-elle un "coup dans le dos", comme l'a martelé le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian ?

Oui. Nous avions ce contrat avec les Australiens, il est rompu brutalement. Les Américains ont d'abord souhaité conclure une alliance de sécurité dans la région avec les Britanniques et les Australiens. Et ils ont dû faire pression sur eux. Les Australiens, qui ont fait l'objet d'un embargo de la Chine, étaient beaucoup plus inquiets en termes de sécurité qu'ils ne pouvaient l'être il y a cinq ans, lors de la conclusion du contrat. À un moment, la question des sous-marins est entrée dans la discussion. D'où cette vente. Sachant que les Américains n'ont jamais vendu de sous-marins nucléaires, qu'on ne sait pas de quel type d'appareils il s'agira. Il se pourrait d'ailleurs que ce soit des sous-marins britanniques.

Dans quelle mesure s'agissait-il d'un contrat important pour la France ? 

On y avait mis énormément d'énergie. Ce contrat avait été gagné de haute lutte dans une compétition avec les Allemands et les Japonais, sans les Américains à l'époque. Ils sont entrés "par la fenêtre" ces derniers mois. C'est ce qui agace énormément les Français : on est, théoriquement, entre alliés. C'est une forme de trahison. Il faut savoir qu'il s'agit d'un très gros contrat, plus de 30 milliards d'euros pour 12 sous-marins. Ce sont des appareils de la taille du Barracuda, très gros. Nous avions fait un énorme effort diplomatique pour gagner ce contrat, qui allait beaucoup plus loin qu'une simple vente : il s'agissait d'un partenariat stratégique sur 50 ans avec l'Australie ! On s'était engagé pour la sécurité de la région. 

Il s'agissait par ailleurs de sous-marins nucléaires, convertis pour être conventionnels. On était donc capable de fournir ce que demande aujourd'hui l'Australie. C'est une rupture d'alliance, brutale. Et imprévue : Américains et Britanniques se sont bien gardé de prévenir les Français qu'ils étaient en train de négocier. D'où la colère de Paris sur le sujet. D'autant plus que les Australiens étaient en train de faire pression sur Naval Group pour faire baisser le prix du contrat…

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Les Américains faisaient pression sur leurs alliés de l'Otan pour que la Chine soit mise en tête de liste des menaces. Ce que les Européens n'ont pas accepté, lors du dernier sommet de l'Organisation. Français et Allemands se sont, d'une certaine manière, opposés aux États-Unis en souhaitant avoir un discours plus mesuré. Les États-Unis se sont dit : "N'attendons pas nos alliés, tournons-nous vers les Australiens et les Britanniques". Ces derniers sont d'ailleurs en train de s'aligner de plus en plus nettement sur les Américains. On le voyait à l'Otan, on le voit sur ce nouveau pacte Aukus. Cela ne sera pas sans conséquences négatives sur l'avenir du traité de Lancaster House (conclu en 2010 entre Paris et Londres, et destiné à un rapprochement en matière de défense, NDLR).

Que nous dit ce revirement australien sur la place de Paris dans le ballet diplomatique international ? La voix de la France pèse-t-elle encore ?

Ce n'est pas une bonne nouvelle pour l'influence française. Mais il faut bien voir quel est le motif de cette alliance : se défendre contre la Chine. Quelle sera la réaction de Pékin ? Ce qui vient d'être décidé peut être perçu comme une marque d'agressivité, une posture plus offensive dans la région. Ce que ne voulaient pas les Européens. On n'allait donc pas s'aligner sur ce que voulait les Américains. On retrouve avec l'Australie le même phénomène que l'on voit avec les pays baltes, la Pologne, en Europe : quand il y a une menace majeure, on se tourne vers la puissance militaire la plus importante. À savoir les Etats-Unis et pas la France. Il faut relativiser la perte d'influence française, mais ce n'est pas agréable.

Quid de l'Europe ?

On a vu la réaction française, pas celle des Européens. Certes, la France n'est pas l'Europe, mais elle a été trahie. Tout comme les Européens l'ont été sur l'Afghanistan. Les Américains défendent leurs intérêts, avec un unilatéralisme qui ne diffère pas de celui de Donald Trump. Si les intérêts ne sont pas totalement convergents avec ceux des Européens, ce sont les États-Unis qui priment. Cela peut faire réagir les Européens, qui pourraient se demander s'ils ne vont pas subir le même coup de poignard que Paris. 

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