La sombre réputation de la colonie pénitentiaire de Pokrov, où Alexeï Navalny va purger sa peine

La sombre réputation de la colonie pénitentiaire de Pokrov, où Alexeï Navalny va purger sa peine

LOIN DE MOSCOU - L'opposant Alexeï Navalny a été transféré à la colonie pénitentiaire de Pokrov, à l'issue du rejet de son appel. Cette "colonie rouge" située à 100 kilomètres de Moscou, est considérée comme une "machine à briser".

Condamné à purger deux ans et demi de prison, une peine confirmée en appel, Alexeï Navalny a finalement été transféré à la colonie pénitentiaire n°2, située dans la localité de Pokrov, dans la région de Vladimir. Cette petite ville de 17.000 habitants marque le 101ᵉ kilomètre à l'est de Moscou, au-delà duquel le régime soviétique envoyait jadis les dissidents.  

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Navalny-Poutine : le conflit sans fin

Blocs d'immeubles soviétiques décrépis et maisons de bois branlantes se succèdent jusqu'aux confins de la ville, où une clôture de tôle surmontée de barbelés encercle la colonie pénitentiaire n°2, près d'une usine du géant américain de l'agroalimentaire Mondelez. Selon Denis, un entrepreneur local, "on dit que c'est une des colonies les plus sévères de Russie", et "peut-être que c'est pour ça qu'il a été transféré ici".

On doit avoir en permanence les mains dans le dos et la tête baissée- Dmitri Démouchkine

Car si Navalny échappe à un éloignement extrême dans le Grand Nord ou en Sibérie, il arrive dans une colonie réputée très dure. L'opposant nationaliste Dmitri Démouchkine y a passé deux ans et demi, entre 2017 et 2019, soit une peine équivalente à celle qui attend Alexeï Navalny. D'après lui, après une quarantaine obligatoire, Navalny "sera dirigé vers le secteur de contrôle renforcé, où les conditions sont extrêmement dures : on doit avoir en permanence les mains dans le dos et la tête baissée. Interdit de parler, de bouger ou de se retourner ". Navalny devrait passer là une quinzaine de jours supplémentaires, avant d'être affecté à un des bâtiments de la vaste colonie. Selon Démouchkine, si le premier opposant au Kremlin a été envoyé à Pokrov, c'est parce que "là-bas, l'isolement est total, pas de téléphone, pas d'Internet".   

Maintenir les gens sous pression et les soumettre- Konstantin Kotov, défenseur des Droits de l'Homme

Pour Konstantin Kotov, défenseur des Droits de l'Homme et qui est passé par Pokrov pour avoir enfreint la loi  sur les manifestations, "cette colonie est considérée comme exemplaire et elle y parvient en ne traitant pas les gens comme des humains". Il se souvient d'un environnement sans temps libre et isolé du monde extérieur. L'objectif : maintenir "les gens sous pression et les soumettre".

Colonies noires, colonies rouges

Pokrov est tenue pour une "colonie rouge", c’est-à-dire gérée directement par l'administration, inversement aux "colonies noires", mises en coupe réglée par des prisonniers de droit commun. Mais comme nous l'expliquait le grand reporter Olivier Tallès le mois dernier, c'est souvent un système hybride qui prévaut. Ainsi dans la colonie n°2, toujours selon l'opposant nationaliste Dmitri Démouchkine, l'administration pénitentiaire contrôle tout ce qui se passe, via un groupe de prisonniers aux ordres.

Après la quarantaine et la période de "contrôle renforcé", Alexeï Navalny pourrait être affecté à une des tâches harassantes du camp de travail qu'abrite la colonie. Alexandre Kalachnikov, le directeur des services pénitentiaires russes (FSIN), a assuré à l'agence de presse TASS qu'il "pourrait travailler comme cuisinier, bibliothécaire ou couturier". Cela dépendra en partie de la stratégie qu'adoptera Navalny, de rupture ou non. 

Soit une personne est brisée psychologiquement (...), soit elle quitte la Russie- Maxime Troudolioubov, journaliste

Lointain descendant des goulags, le système des colonies pénitentiaires n'est plus comparable aux camps de concentration de l'ère stalinienne. Mais s'agissant des opposants ou des critiques du régime, sa vocation est de les éloigner, les marginaliser, voire les briser. Pour Maxime Troudolioubov, rédacteur du site d'information Meduza, "c'est le but " poursuivi par le Kremlin : "Soit une personne est brisée psychologiquement, soit elle quitte la Russie immédiatement après avoir purgé sa peine. Dans les deux cas, un opposant sort du terrain de jeu".

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Déjà rescapé d'une tentative d'empoisonnement l'été dernier, qui l'avait maintenu cinq mois en exil en Allemagne, Alexeï Navalny était rentré en janvier à Moscou, malgré une menace d'arrestation qui semblait inéluctable. Son interpellation dès l'aéroport et sa condamnation le 2 février dernier, avaient déclenché des manifestations dans tout le pays, et des justifications inhabituelles du Kremlin. Si Navalny s'est hissé au rang de principal opposant à Vladimir Poutine, sa trajectoire politique passe désormais par la colonie pénitentiaire n°2 de Pokrov, une épreuve dont il sortira grandi ou brisé, mais au mieux en août 2023. 

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