Situation explosive en Syrie : quatre questions pour comprendre l'escalade à Idleb

Des combattants syriens soutenus par la Turquie dans la ville de Saraqib, à Idlib, le 27 février 2020

AGGRAVATION - La région d'Idleb, dans le nord-ouest de la Syrie, est le théâtre depuis plus d'une semaine de conflits entre le régime de Damas, épaulé par la Russie, et les rebelles, aidés par la Turquie. Ce vendredi, la guerre a connu un nouveau tournant avec la mort d'une cinquantaine de combattants, faisant craindre une brusque escalade militaire dans la zone.

Russie, d'un côté, Turquie de l'autre. Les premiers soutiennent le régime syrien, les seconds épaulent les rebelles. Au milieu, la province d'Idleb, dont Damas tente de reprendre le contrôle, où les bombardements font rages, laissant les populations civiles à leur désespoir. Malgré un conflit qui dure depuis plusieurs mois, ce n'est que ce vendredi 28 février que les yeux se sont à nouveau tournés vers cette enclave du nord-est de la Syrie après la mort d'une cinquantaine de combattants. Des tensions qui, de fait, ont fait voler en éclat l'accord conclu à Sotchi en 2018 entre Moscou et Ankara, qui prévoyait notamment la fin des combats.  

Que s'est-il passé ? Pourquoi la situation est-elle explosive ? Et comment se positionnent les Européens ? On fait le point. 

Que s'est-il passé ?

Dans la nuit de jeudi à vendredi, 33 soldats turcs ont été tués dans des raids aériens attribués au régime syrien. Des frappes qui s'inscrivent dans la reconquête de cette zone par le régime de Bachar al-Assad, soutenu par l'aviation russe. Lancées depuis décembre dernier, ces offensives ont pour but de reprendre le dernier grand bastion aux mains des rebelles mais aussi de djihadistes. Selon Moscou, ce sont les rangs de ces derniers qui étaient visés. 

Un argument qui ne convainc pas. Quelques heures plus tard, les forces d'Ankara ont répondu en lâchant leurs premières bombes. Une action qui a fait la fierté de la présidence turque, dont le directeur de la communication, Fahrettin Altun, s'est félicité que "toutes les positions connues du régime syrien ont été prises sous le feu des unités terrestres et aériennes". Selon l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH), ces représailles ont tué seize combattants des forces ennemies. Un chiffre que minimisent les autorités de Damas. Si elles n'ont pas encore fourni de bilan, une source militaire citée par l'agence officielle syrienne Sana a dénoncé "l'exagération des pertes" essuyées par l'armée.

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"Nulle part où aller" : les déplacés d'Idleb abandonnés à leur sort

Toujours est-il que ce face-à-face est l'un des plus inquiétant en près de neuf ans de conflit. Et, comme souvent, les premiers à en pâtir sont les civils. Selon les Nations unies, le pays connaît sa plus grave crise humanitaire, avec 900.000 personnes déplacées en plein hiver.

Quels sont les pays actifs en Syrie ?

Depuis 2018, la Turquie est présente dans cette zone tampon afin de "sécuriser" sa frontière. De ce fait, elle soutient certains groupes rebelles. Sauf que parmi eux, se trouvent majoritairement des djihadistes. Citée jeudi par Sana, une source militaire accuse ainsi Ankara de "fournir un soutien aux terroristes". 

Face à la Turquie, la Russie. Premier appui du régime de Damas dans la région, elle fait preuve d'un soutien sans faille à Bachar al-Assad depuis le début du conflit, étant même perçue comme l'unique et seule raison grâce à laquelle le régime est encore debout. Mais Moscou joue à un double-jeu. Le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, continue ainsi d'être en relation étroite avec Ankara, à qui il a présenté ses condoléances, assurant vouloir éviter que de "telles tragédies" se reproduisent. "Nous faisons tout pour que la sécurité des soldats turcs qui garantissent le régime de désescalade dans la zone d'Idleb soit assurée", a-t-il ainsi plaidé lors d'une conférence de presse. Dans un parfait jeu d'équilibriste, Sergueï Lavrov a toutefois prévenu qu'"en réponse aux violations constantes du régime de cessez-le-feu dans la zone", l'armée syrienne avait "parfaitement le droit de répliquer". 

En réalité, les deux pays se regardent en chien de faïence depuis plusieurs années... Mais trouvent un centre d’intérêt commun, coopérant étroitement depuis 2016 pour faire cesser les combats en dépit de leurs divergences. Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan se sont même parlés vendredi au téléphone et se sont dits "inquiets de l'escalade des tensions". Seul à pouvoir demander à l'armée syrienne de stopper ces tirs d'artillerie, mais aussi seul à dialoguer avec les Turcs, c'est bien le Kremlin qui dispose de toutes les cartes en main. 

À quoi s'attendre dans les jours à venir ?

Tous les experts s'accordent à le dire : Ankara n'a rien à gagner dans une escalade du conflit. Son armée aura bien du mal à renverser un rapport de force favorable au régime syrien à son protecteur russe. Car depuis son rapprochement avec Moscou, Erdogan a refroidi sa relation avec les membres de l'Otan. Ses demandes de déploiement sur son sol de systèmes de défense américains Patriot sont restés vaines, tout comme sa requête auprès de la communauté internationale de mettre en place une zone d'exclusion aérienne dans le nord-ouest de la Syrie. Isolé, le pays risque même de perdre gros s'il s'engage à plus long terme. Faute de pouvoir compter sur un appui occidental déterminant, "la Turquie n'a ni les moyens militaires ni les ressources humaines pour poursuivre l'escalade en cours à Idleb", explique Jana Jabbour, experte de la Turquie à Sciences Po Paris, auprès de l’AFP.

C'est ce qui justifie qu'Erdogan a tenté d'obtenir de nouveau davantage de soutien de l'Union européenne. Le gouvernement a voulu (encore une fois) jouer l'ultimatum en brandissant la carte des réfugiés. Une menace qui n'a encore jamais fait totalement ses preuves.

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Comment se positionnent les Occidentaux ?

L'Union européenne s'inquiète d'un "risque de confrontation militaire internationale majeure" et "envisagera toutes les mesures nécessaires pour protéger ses intérêts en matière de sécurité", a annoncé vendredi le chef de sa diplomatie Josep Borrell. "Il est urgent de mettre un terme à l'escalade actuelle. Il y a un risque de glissement vers une confrontation militaire internationale ouverte majeure", a-t-il déclaré dans un message diffusé sur son compte Twitter, ajoutant que "l'UE appelle toutes les parties à une désescalade rapide et regrette toutes les pertes de vies humaines". 

La France à quant à elle fait poindre une marque de soutien vers Ankara. Dans un communiqué, Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, a exprimé sa "solidarité" avec la Turquie à l'issue d'un entretien avec son homologue. L'Allemagne s'est inscrite dans la même lignée, condamnant les "attaques brutales" contre les forces turques et appelant à "la fin de l'offensive du régime syrien" à Idleb, selon le porte-parole du gouvernement allemand. De son côté, Londres a été encore plus virulente, accusant Damas d'"inconscience" et de "brutalité". Et s'est même dite favorable à des sanctions.

Quoi qu'il en soit, il faudra attendre la fin de la réunion d'urgence du Conseil de sécurité de l'ONU pour en savoir plus. Débutée à 16h (21h GMT), elle a été demandée par les Etats-Unis, l'Allemagne, le Royaume-Uni, la France, la Belgique, l'Estonie et la République dominicaine. Reste que rien ne laisse penser qu'elle pourrait aboutir à une réelle action. Depuis le début du conflit syrien en 2011, le Conseil de sécurité s'est souvent distingué par sa paralysie dans le dossier, notamment à cause des 14 vetos russes. Comme il en est désormais coutume dans ce conflit, c'est d'ailleurs Moscou qui a ouvert les débats, annonçant "une possible rencontre au plus haut niveau, à Moscou le 5 ou le 6 mars". 

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