Sur le Web, ils traquent le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un

Sur le Web, ils traquent le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un
International

ENQUÊTEURS 2.0 - Depuis le 15 avril, l'état de santé du leader nord-coréen est un mystère, entretenu par le secret qui entoure la république populaire démocratique de Corée. Sur Internet, des anonymes se sont lancés dans un jeu de piste pour géolocaliser Kim Jong-un et en savoir plus.

Ce sont un peu les "Sherlock Holmes" du Web. Sur le réseau social Twitter, on les reconnaît notamment au hashtag #OSINT, acronyme de "Open source Intelligence" (en bon français, le "renseignement d'origine source ouverte"), qui figure dans leur bio. Ils sont journalistes freelance, mais aussi hackeurs (au sens noble du terme) ou des internautes éclairés. Certains travaillent en solitaire, d'autres au sein de collectif, échangeant via des messageries sécurisées. Pour mener leurs investigations, ils arpentent les arcanes d'Internet, en s'appuyant sur des outils "open source" qui sont mis à disposition gratuitement par des membres de la communauté. 

 "A l'origine, l'Osint désigne une technique consistant à exploiter toutes les ressources publiques disponibles, que ce soit la presse étrangère, la littérature scientifique et universitaire, des images satellites ou encore des bases de données publiques", explique à LCI le journaliste français d'investigation Jean-Marc Manach. "À la base, cette méthode était utilisée par les services de renseignements. Avec l'arrivée d'Internet, qui permet d'accéder en quelques clics à des sources diverses et à des outils de plus en plus performants, la pratique de l'Osint s'est très largement démocratisée et comptent aujourd’hui de plus en plus d'adeptes", complète-t-il.

Rebecca Rambar, enquêtrice 2.0

Parmi les terrains de chasse de ces enquêteurs 2.0 : la Corée du Nord, un pays où l'accès à l'information est totalement verrouillé par les autorités. En témoigne le silence qui entoure actuellement l'état de santé du dirigeant nord-coréen Kim Jong-un, dont la dernière apparition publique remonte au 11 avril dernier. Plusieurs médias étrangers ont même avancé que le dictateur nord-coréen était  "pratiquement mort". Depuis, une traque s'opère sur la Toile, à laquelle participent de nombreux anonymes, comme la hackeuse Rebecca Rambar. Se définissant comme analyste Osint, elle utilise un pseudonyme, "pour assurer la sécurité de ses sources", dit-elle. 

Depuis plus de dix ans, elle consacre des heures à fouiner dans les recoins d'Internet pour y dénicher des informations sur la Corée du Nord. "La plupart des analystes Osint avec qui je suis en contact sont des passionnés. C'était, à la base, pour moi aussi une passion. Et c'est devenu au fil du temps une activité rémunératrice que je mène en plus de mon activité professionnelle", nous explique-t-elle. Rebecca Rambar a rejoint dernièrement l'agence open source InTstinct France. "Concrètement, je fais pour eux de la collecte d'informations, que je recoupe et analyse pour rédiger des rapports. Cela m'amène à travailler avec différents type d'interlocuteurs, politique, économique, stratégique ainsi que des organisations non gouvernementale (ONG), qui souhaitent obtenir des informations sur les pays dans lesquels ils souhaitent s'implanter. 

Sur la trace de Kim Jon-un

Le jour, Rebecca Rambar travaille dans le domaine du référencement pour un grand acteur du Web. La nuit, depuis plus de dix ans, la jeune femme met à profit ses compétences poussées en informatique, pour débusquer des informations que les autres n'ont pas encore. C'est  elle qui a été une des premières à signaler l'absence de Kim Jong-un lors de la traditionnelle cérémonie sur le Mont Paektu. Son information a été reprise par le site américain TMZ. "La première fois que j’ai remarqué son absence était le 12 avril, à l’occasion de la troisième session de la 14e Assemblée populaire suprême (SPA), alors qu’il avait posé l’année précédente. Nous avons donc renforcé la veille sur son activité. Le 14 avril, des tirs de missiles de croisière et de missiles sol-air ont été menés, sans indication sur la présence de Kim Jong-un. Il s’est vite avéré que des rumeurs ont émergé, qui ne sont toujours pas confirmées à ce jour", raconte l'analyste Osint. 

"Le tweet repris par TMZ annonçait un événement (anniversaire de la fondation de l’armée populaire coréenne) qui aurait pu constituer une occasion pour Kim Jong-un de faire une apparition publique et qui faisait donc partie de la veille que nous avions mise en place", complète-t-elle. De fait, si l'on sait aujourd'hui que le chef suprême de la République populaire démocratique de Corée se trouve dans la ville portuaire de Wonsan, c'est grâce à une technique bien connue de ces enquêteurs des temps modernes, qu'on appelle le "GEOINT". En clair, elle consiste à analyser des images aériennes ou satellites et à les recroiser via des logiciels accessibles gratuitement en ligne avec d’autres images ou informations provenant du sol, dans le but de géolocaliser une cible. Le site de référence 38 North a pu ainsi savoir que le train spécial qu'utilise le dirigeant nord-coréen pour voyager s'était rendu dans la station balnéaire nord-coréenne.

Actuellement, on ne dispose d’aucune source directe d’information sur Kim Jong-un, tout s’obtient par recoupement et analyse.- Rebecca Rambar.

"Ce que l'on sait sur Kim Jong-un, pour le moment, c’est qu’il a probablement un souci de santé, reprend Rebecca Rambar. Il peut s’y être rendu pour une éventuelle convalescence ou bien encore pour s'isoler pour limiter son exposition face au risque de contamination au covid-19. Mais d'après les signaux que j'ai collectés, rien ne permet d'affirmer jusqu'à présent que Kim Jong-un est mort." Pyongyang ne diffusant que des informations filtrées et révisées pour servir la propagande du régime, il est compliqué de trouver des informations fiables et objectives sur la Corée du Nord. 

"Actuellement, on ne dispose d’aucune source directe d’information sur Kim Jong-un, tout s’obtient par recoupement et analyse. Notre travail consiste à surveiller les annonces ou signes de sa présence dans les médias officiels, et également de vérifier les sources à l’origine des rumeurs sur son état de santé", explique la hackeuse Rebecca Rambar, qui exploite les options des moteurs de recherche type Google, mais aussi via Yandex (le principal moteur de recherche en Russie, ndlr). Elle nous explique aussi qu'elle peut s'appuyer sur des systèmes de surveillance mis en place par plusieurs pays (Japon, Corée du Sud, États-Unis) pour détecter les mouvements suspects. "En recoupant ces données avec des photos satellites et des informations provenant des médias, il est possible d'apporter des compléments d’informations dont on ne disposait pas auparavant", affirme-t-elle.

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En Corée du Nord, les dirigeants ne communiquent pas sur Twitter et Facebook. "Les sources dont dispose habituellement avec les réseaux sociaux sont quasiment inexistantes, reprend Rebecca Rambar, dont le compte est suivi par plus de 9.000 personnes. De plus, le nombre de médias est assez limité. La source la plus fiable dont on dispose provient donc des satellites et des images qu’on peut comparer afin de suivre les évolutions d’un site. Pour cela, la hackeuse a constitué une base de données qu'elle  alimente en permanence et qui lui permet d’établir des schémas types sur les déplacements et les activités en fonction des acteurs, lieux et dates. "Ces informations sont purement statistiques et doivent ensuite être mises en corrélation avec un article présent dans au moins un des médias de Pyongyang. Et c’est là que réside toute l’utilité de la veille active que nous menons actuellement", souligne-t-elle. 

En plus de ses publications sur Twitter, Rebecca Rambar partage les informations qu'elle collecte et ses analyses avec deux communautés : @L_ThinkTank, qui regroupe des experts et des passionnés où l’on partage et où l’on recoupe ses informations lorsqu’il s’agit d'actualité dans les domaines des relations internationales et de la géopolitique. Et @PyongyangLeaks,

qui est focalisée sur la Corée du Nord et ses pays voisins (Chine, Corée du Sud, Japon, Russie). "Les membres de Pyongyang Leaks ont plusieurs compétences qui ont permis la création d’une base de données documentaire qui permet de dresser un aperçu du contexte actuel en Corée du Nord. Nous échangeons des informations, économiques mais aussi stratégiques avec des analystes, la plupart basés aux États-Unis. Beaucoup d’informations s’échangent aussi via Twitter où est présente la grande majorité des spécialistes de l’Osint de la Corée du Nord", explique-t-elle.

Sur l'application Discord, bien connue des adeptes de l'Osint, un forum dédié à la Corée du Nord regroupe quelques anonymes mais aussi des journalistes et des analystes, qui partagent leurs dernières informations dénichées ici et là sur le Web. Difficile cependant de faire le tri parmi les informations plus ou moins sérieuses qui foisonnent sur le Web. Comme le fait justement remarqué le professeur agrégé d'histoire Corentin Sellin, nombreux sont les "experts du dimanche" qui relaient sur Twitter des informations non vérifiées ou non recoupées sur la Corée du Nord. Alors comment savoir si les informations qui sont délivrées y compris par les adeptes de l'Osint sont suffisamment fiables ? "On peut même imaginer que des personnes mal intentionnées utiliseraient ce hashtag pour faire de la désinformation. Certes, de nombreux OSINTers ne sont pas journalistes. La plupart sont des passionnés. Et il arrive parfois que des internautes non spécialistes dénichent des infos de qualité", souligne-t-il.

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