Syrie : enfermés ensemble, deux otages se pourrissent la vie pendant 7 mois

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REPÉRÉ - En 2013, deux otages américains Theo Padnos et Matthew Schreier ont partagé une cellule pendant sept mois, dans les geôles d’Al-Qaida en Syrie. Mais plus que la torture, les privations, c’est de devoir vivre l’un avec l’autre qui a traumatisé les deux hommes. Aujourd’hui libérés, ils ne veulent plus se parler et sortent, chacun de leur côté, un livre.

Cette histoire donne raison à Sartre : "L’enfer, c’est les autres". Surtout "l’autre", dans le cas de ces deux otages, qui ont dû vivre ensemble dans une cellule pendant sept mois. Et c’est peu de dire qu’ils n’ont pas apprécié la promiscuité. Ils se sont carrément détestés. A côté, les tortures et les privations étaient presque supportables. L’histoire est racontée par Courrier International, à partir d’entretiens réalisés cet été pour le Zeit.

En 2013, deux Américains, Theo Padnos et Matthew Schreier, chacun enlevé de leur côté par Al-Qaida en Syrie, se retrouvent à partager la même cellule, à Alep. Theo, 46 ans, est journaliste américain, doctorant en littérature comparée, et parle anglais, français, allemand et arabe. Il est venu à Alep pour enquêter pour différents journaux. Matthew Schrier, 37 ans, vient d’un quartier chaud de New York, arrivé en Syrie en espérant gagner de l’argent comme photo-reporter.

"Il a fallu que je me retrouve avec cette carpette de Theo"

La première fois que les deux se retrouvent en cellule, leur première pensée est le soulagement : celui de ne pas être seul, d’avoir quelqu’un à qui parler. Mais, très vite, les deux comprennent que cela ne sera pas aussi simple. Ils n’ont pas le même humour, pas la même façon de voir les choses, ni de se comporter, pas les mêmes références. "Tous les autres otages, Austin Tice, James Foley, John Cantlie, c’était des durs à cuire", raconte ainsi Matthew. "Je me serais bien entendu avec eux. Il a fallu que je me retrouve avec cette carpette de Theo".

Entre les deux captifs, la promiscuité devient vite impossible, et la tension grimpe, éclate sans cesse. Theo se souvient : "Un jour, pendant que Matt dormait, je me suis curé les dents comme font les Arabes. Je ne faisais vraiment pas beaucoup de bruit, mais Matthew a perdu tout contrôle et m’a littéralement beuglé dessus. Après ça, nous ne nous sommes pas parlé pendant vingt-quatre heures (…) Il lui est même arrivé de me frapper. Un rien pouvait le faire exploser." 

"C’est avec ce connard que j’ai été bloqué vingt-quatre heures sur vingt-quatre"

Méfiance, jalousie et rapports de force régissent les relations. "Pour Matt, j’étais un gosse de riche qui avait fréquenté une bonne école, une bonne université, alors que lui avait grandi dans la rue. C’était tout simplement ridicule", raconte Theo. "Il établissait sa domination comme un chien. Il grondait, et si je n’obéissais pas, il mordait." Matthew le reconnaît : ils sont totalement opposés : "Un jour, j’ai voulu jouer au jeu des citations de films avec lui. 'Say hello to my little friend' C’est dans Scarface, n’importe quel Américain sait ça. Pas Theo. "Mec, c’est avec ce connard que j’ai été bloqué vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mon exact opposé", témoigne-t-il aujourd'hui.

En mars 2013, ils sont transférés dans une autre prison, en sous-sol, avec deux fenêtres en hauteur. Le mur est friable, la grille bouge. Ils décident d’essayer de s’échapper. Theo passe des jours entiers à quatre pattes, pour permettre à Matthew, juché sur son dos, de dévisser la fenêtre. Le jour J arrive. Theo fait la courte échelle, aide son collègue à se hisser, le pousse. Puis il tend la main pour que Matthew l’aide à sortir. "Il aurait dû me tirer comme moi je l’avais poussé. Mais il n’a pas eu la patience", raconte Theo. A l’inverse, Matt raconte avoir "calé une jambe contre le mur et j’ai tiré. Au bout d’un moment, je lui ai dit que j’allais chercher de l’aide. Il a dit : 'OK'. Sans ça, jamais je ne serais parti."

Matthew s’échappe donc, tombe sur l’Armée syrienne libre, leur explique d’où il vient, que Theo y est encore enfermé. Il est interrogé par le FBI, avant d’être renvoyé à New York. Theo, lui, va encore rester enfermé de longs mois. Il est finalement libéré en août 2014, après vingt-deux mois de captivité. Mais sur ces 22 mois de captivité, les sept mois passés avec Matthew Shrier "ont été de loin les pires." Matthew, de son côté, ne comprend pas forcément. "J’ai tout fait pour aider Theo à sortir", raconte-t-il. "Oui, on s’est détestés mais ça reste un Américain. Je lui ai envoyé des mails quand il a été libéré, je voulais lui parler. Il m’a ignoré." Aujourd'hui, Theo prépare un documentaire sur sa détention. Matthew travaille aussi sur un projet de livre. Les deux ne se croisent plus. Pour l’article, les témoignages ont d’ailleurs été recueillis de façon séparée.

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