Laissez-passer de Daech, versements d'argent... comment Lafarge est resté en Syrie durant la guerre

Laissez-passer de Daech, versements d'argent... comment Lafarge est resté en Syrie durant la guerre
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CONFLIT - D'ex-responsables du cimentier français Lafarge, soupçonné d'avoir financé indirectement des organisations djihadistes dont l'Etat islamique, ont dévoilé devant les enquêteurs les raisons qui ont poussé le cimentier à se maintenir à tout prix en Syrie.

Se maintenir à tout prix en Syrie. Un an après l'ouverture d'une enquête par le parquet de Paris, les détails émergent sur la présence du groupe Lafarge dans le pays et ses rapports avec les organisations djihadistes dans la région. La direction en France est en effet suspectée d'avoir "validé" les paiements effectués par sa branche syrienne (Lafarge Cement Syria, LCS), en produisant "de fausses pièces comptables", selon des documents consultés par l’AFP. Sollicité, Lafarge a assuré "regretter et condamner les erreurs inacceptables commises en Syrie."

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Pourquoi le cimentier était-il en Syrie ?

En octobre 2010, Lafarge commence à faire tourner son usine de Jalabiya (nord), pour laquelle il a déboursé 680 millions de dollars. Mais six mois plus tard, les premiers troubles éclatent. A partir de 2013, la production de la cimenterie s'effondre et l'EI devient incontournable dans la région. Mais contrairement au pétrolier Total ou à d'autres multinationales, le cimentier décide de rester. "Pour moi, les choses étaient sous contrôle. Si rien ne me remontait, c'est que rien de matériel ne se produisait", a assuré en janvier, selon une source proche du dossier, l'ex-PDG du groupe, Bruno Lafont, aux enquêteurs des douanes judiciaires.

Pourquoi a-t-il décidé de rester ?

Selon d’anciens responsables, l'activité a été maintenue pour conserver un avantage stratégique afin d'être en première ligne pour participer à la reconstruction de la Syrie une fois la guerre terminée. Cette volonté de rester aurait reçu l'aval des autorités françaises. "Le quai d'Orsay nous dit qu'il faut tenir, que ça va se régler (...) On allait voir, tous les six mois, l'ambassadeur de France pour la Syrie et personne ne nous a dit : Maintenant il faut que vous partiez", a relevé Christian Herrault, ex-directeur général adjoint opérationnel.

Quel prix pour ce maintien en Syrie ?

Le groupe monnaye la sécurité de ses employés en versant "de 80.000 à 100.000 dollars" à un intermédiaire, Firas Tlass, ex-actionnaire minoritaire de l'usine, qui ventile ensuite les fonds entre différentes factions armées, a relaté Bruno Pescheux, directeur de la cimenterie de 2008 à 2014. Cela représentait pour l'EI "de l'ordre de 20.000 dollars" par mois, a-t-il précisé. En contrepartie, l'organisation d'Abou Bakr al-Baghdadi édite en mai 2014 un laissez-passer: "Prière d'autoriser le ciment venant de Lafarge à passer les barrages", d'après une source proche de l'enquête. Et, le 29 juin, le jour-même où l'organisation autoproclame "le califat", une rencontre est organisée entre un de ses cadres et le responsable de la sécurité de la cimenterie.

Les enquêteurs soupçonnent aussi LCS de s'être, sous couvert de faux contrats de consultants, approvisionné en pétrole auprès de l'EI qui contrôle, à partir de juin 2013, la majorité des réserves stratégiques. "Le gouvernement syrien n'est plus détenteur des raffineries, on achète à des organisations non gouvernementales (...) en toute illégalité", a reconnu Frédéric Jolibois, directeur du site à partir de juillet 2014.

Le cimentier a-t-il tout fait pour assurer la sécurité de ses employés syriens?

A l'été 2012, la direction de l'usine quitte Damas pour Le Caire et, quelques mois plus tard, les expatriés sont évacués par vagues successives. Rester? "Techniquement c'est un exploit, et la fierté des employés syriens d'avoir maintenu cette usine. Pour eux, c'était un acte de résistance", d'après Frédéric Jolibois. Mais onze anciens salariés et l'association anticorruption Sherpa font état, dans une plainte déposée en 2016, de pressions (menaces de licenciement et de suspension de salaires) sur le personnel, qui se serait sauvé par ses propres moyens lorsque l'EI a finalement pris le contrôle de la cimenterie en septembre 2014. Trois ex-salariés ont été entendus fin septembre à Paris par les juges. 

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