Tensions entre la France et la Turquie : les dessous du bras de fer

Les présidents français et truc s'étaient rencontrés à Istanbul en octobre 2018 lors d'un sommet sur la Syrie
International

PASSES D'ARMES - Le président turc Recep Tayyip Erdogan a taxé la venue d'Emmanuel Macron à Beyrouth d'intervention "colonialiste". De son côté, Paris a décidé de renforcer sa présence militaire en Méditerranée orientale après la prospection qu'un navire turc de recherche gazière dans les eaux territoriales grecques. Pourquoi une telle dégradation des relations entre les deux pays ? La chercheuse Myriam Benraad, spécialiste de la région, nous éclaire.

Le dialogue se crispe un peu plus chaque jour entre Paris et Ankara. Recep Tayyip Erdogan a critiqué à plusieurs reprises cette semaine Emmanuel Macron pour sa gestion de la crise libanaise et des tensions entre la Turquie et la Grèce. La diplomatie turque a également accusé ce vendredi la France de se comporter "comme un caïd" en Méditerranée. Des attaques virulentes qui interviennent dans un contexte de tensions croissantes entre les deux pays, liées notamment à des intérêts divergents en Libye et en Méditerranée orientale. Une situation qui a poussé la diplomatie allemande à appeler, vendredi, les parties prenantes à la "désescalade". 

Afin de mieux comprendre ces tensions entre la France et la Turquie, LCI a sollicité l'éclairage de Myriam Benraad, docteure en science politique à l’Institut d’études politiques de Paris et chercheuse à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman

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LCI : La France a renforcé sa présence militaire en Méditerranée orientale après que les Turcs ont entamé une campagne de prospection gazière dans les eaux territoriales de la Grèce. Comment expliquer cette soudaine détérioration de nos relations avec la Turquie?

Myriam Benraad : L’intervention de la France, qui suit de très près ce dossier depuis plusieurs semaines, procède d’une volonté de faire respecter le droit international après la décision turque de pénétrer les eaux territoriales grecques par l’envoi du navire de recherche Oruç Reis sous escorte militaire. Tout en appelant, dans la forme, au dialogue, il y a volonté nette à Paris d’assister Athènes du fait d’un contentieux grandissant avec Ankara – sur cette question et beaucoup d’autres. Le gouvernement grec a d’ailleurs salué cette décision d’Emmanuel Macron d’opposer un message de fermeté à la Turquie. 

Quelles sont les causes du conflit latent ayant poussé les Turcs à pénétrer les frontières maritimes de la Grèce ? 

Ce conflit est 'classique' sur le plan de la géopolitique, lié à la bataille stratégique que se livrent Grèce et Turquie pour le contrôle des ressources énergétiques dans cette partie de la Méditerranée. Les sous-sols maritimes de la région située entre les îles de Crète, au sud de la Grèce, et de Chypre, regorgent en effet d’importants gisements d’hydrocarbures et suscitent sans surprise la convoitise de bien d’autres pays voisins, tels l’Égypte ou encore Israël. La Grèce voit par conséquent dans l’envoi d’un navire turc et les manœuvres plus larges de ce pays ennemi dans la région la violation d’un espace qu’elle considère comme partie intégrante de sa zone économique exclusive.

Cette entrée dans les eaux grecques répond-elle à des échéances du calendrier politique turc ou est-elle une nouvelle étape dans la politique du 'néo-ottomanisme' voulue par le président Recep Tayyip Erdogan ?

Je ne vois pour ma part pas de lien direct ou particulier avec une échéance politique interne du côté turc, mais deux dimensions distinctes : l’une que je qualifierais de 'réactive', l’autre de plus 'offensive'. 'Réactive', en premier lieu, car l’envoi de l’Oruç Reis intervient après un accord signé la semaine dernière entre Le Caire et Athènes, en vue de délimiter leurs zones maritimes respectives, perçu par Ankara comme une véritable provocation. Or, la Turquie elle-même avait passé un accord analogue avec la Libye au mois de novembre 2019, au grand dam de la Grèce. 

Il y a là clairement une volonté de Recep Tayyip Erdogan d’affirmer sa suprématie régionale en poussant Athènes dans ses derniers retranchements.- Myriam Benraad

'Offensive', ensuite, car il y a là clairement une volonté de Recep Tayyip Erdogan d’affirmer sa suprématie régionale, que d’aucuns qualifient de 'néo-ottomaniste' en effet, en poussant Athènes dans ses derniers retranchements et en aggravant délibérément, par ce biais, la confrontation avec les pays de l’Union européenne, notamment la France, avec lesquels les relations sont loin d’être au beau fixe – sur le dossier libyen, par exemple. On peut d'ailleurs s’attendre à ce qu’en l’absence d’un sommet européen sur cette autre question, la Turquie profite de ce nouvel épisode de tensions pour favoriser un retour des migrants en Méditerranée occidentale et ainsi accroître ses pressions.

D’un point de vue français, et plus généralement occidental, on a l’impression que les Turcs sont les 'méchants' et les Grecs les 'gentils' dans ces tensions. Une analyse aussi manichéenne n’est-elle pas trop simpliste ? 

Il y a indéniablement, autour de ce conflit comme de biens d’autres en Méditerranée, polarisation des perceptions et diabolisation de l’adversaire en fonction des ententes passées et des coalitions formées de part et d’autre. C’est assez logiquement que la France, membre de l’Union européenne, choisit de se tenir aux côtés d’un de ses partenaires, la Grèce, qui est objectivement en droit de s’inquiéter des mouvements turcs à proximité de ses côtes.

Dans le même temps, certains gestes, certaines réactions grecques ont été perçues, du côté turc, comme des provocations, à l’instar du rejet d’embarcations de migrants ou des violences exercées par les populations grecques contre ces derniers à leur arrivée, sur l’île de Lesbos et en d’autres lieux. On reconnaîtra toutefois que la Turquie, depuis de longues années, a fait de la présence sur son territoire de millions de réfugiés originaires du Moyen-Orient (Syrie, Afghanistan…) une 'arme' contre l’Europe.

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S’il faut donc se prémunir de toute approche simplificatrice des problématiques géopolitiques régionales, impliquant plusieurs parties dont les intérêts divergent parfois de manière fondamentale, on ne s’étonnera guère de voir la France répondre comme elle le fait. Après tout, Paris possède aussi son propre 'agenda méditerranéen' et entend dans ce contexte peser de tout son poids sur un certain nombre de crises qu’elle estime indissociables de la préservation de ses intérêts et de sa sécurité.

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