Tensions militaires entre l'Inde et le Pakistan : que cache cette escalade ?

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EXPLICATIONS - La région du Cachemire, à la frontière indo-pakistanaise, est le théâtre de violentes tensions depuis mardi. L'armée pakistanaise affirme avoir abattu deux avions indiens en réponse à une frappe aérienne de l'Inde la veille. Des milliers de Cachemiries ont fui leur village par crainte d'autres affrontements. Mais que cache cette escalade ? LCI a interrogé la chercheuse Charlotte Thomas.

Le Cachemire, région disputée par  l'Inde et le Pakistan depuis 1947, est le théâtre d'affrontements inédits. Ce mercredi 27 février, l'armée du Pakistan a non seulement affirmé avoir abattu deux avions indiens ayant violé son espace aérien, mais elle a également arrêté un pilote indien. Une réponse militaire à l'Inde qui avait, la veille, visé une cible décrite comme un camp d'entraînement du mouvement islamiste Jaish-e Mohammed sur le territoire de son voisin. A la frontière, au moins 2000 personnes ont quitté leurs villages côté indien comme pakistanais. 


Ces frappes sont-elles les prémices d'une nouvelle guerre entre ces deux puissances nucléaires ? Quels intérêts - sécuritaires mais aussi politiques - cache ce regain de tensions ? Peut-on espérer une "désescalade", réclamée par plusieurs pays dont la France ce mercredi ? LCI a posé la question à Charlotte Thomas, docteure en sciences politiques et directrice du programme pour l'Asie du Sud au sein du collectif de chercheurs indépendant "Noria".

LCI : Le conflit entre l'Inde et le Pakistan est vieux de 70 ans. Avait-on déjà assisté, récemment, à un tel regain de tensions? 


Charlotte Thomas : C’est la première fois qu’on en arrive là. En 2001, il y a eu un attentat contre le Parlement indien par le groupe Jaish-e Mohammed. Et en 2008 une attaque a visé Bombay. Pourtant, dans les deux cas, les deux gouvernements n’ont pas répondu par des frappes aériennes de l’ordre de celles qu’on a vues. Car ils considéraient que ce n’était pas le moyen de contrer le terrorisme.  


Les attaques de lundi, qui ont été décrites par l’armée comme des "frappes préventives non militaires", un concept intéressant soit dit en passant, ont en fait une vocation très nationale. Les élections générales [législatives, ndlr] approchent. Il y a donc une volonté du gouvernement de montrer à l’électorat du BJP [parti nationaliste au pouvoir en Inde ndlr] qu’il va "Make India great again" en répondant par la force quand le pays est agressé. 


Les partis d’opposition ont condamné la politisation du conflit par le parti au pouvoir. Car s'ils critiquent la façon strictement militaire de gérer le dossier, ils risquent d'être taxés "d’anti-national". Donc cela ferme la possibilité à toute critique du gouvernement, notamment celle des manquements en termes de renseignement internes 


LCI : D’ailleurs le Premier ministre indien, nationaliste, a déjà fait savoir qu'il voulait mener un combat contre les musulmans, notamment en disant que "tous les terroristes étaient des musulmans". Est-ce-que c'est une des raisons pour laquelle il s'attaque au Pakistan?


Charlotte Thomas : Il faut prendre la dimension "musulmane" du conflit avec précaution. Ce discours de la part de Narendra Modi permet effectivement d’agiter le drapeau du "muslim terrorism", qui marche assez bien notamment avec les États-Unis. Mais on passe à côté du vrai problème dans la région. Qui est en fait une violence politique au nom de l’Islam. Par exemple la personne qui s’est fait exploser en Inde le 14 février [un attentat suicide revendiqué par Jaish-e-Mohammed qui a fait au moins 40 morts, ndlr], était un Cachemirie. Ce n’est qu’ensuite qu’il s’est rallié au groupe armé islamiste, notamment à cause d’une arrestation au cours de laquelle il aurait été humilié. Ce sont des éléments  biographiques qu’on retrouve chez beaucoup de Cachemiries qui rejoignent la milice armée. Et souvent ils ont aussi été victime de discriminations en Inde. Donc parler uniquement d’un mouvement islamiste c’est oublier de prendre en compte ces causes nationales et politiques. 

LCI : Le Premier ministre pakistanais, Imran Khan, a très rapidement proposé des "négociations" avec l'Inde, rappelant que les deux pays disposaient de l'arme nucléaire. Est-ce-un gage de stabilité dans la région ?


Charlotte Thomas : Nous avons deux puissances nucléaires, donc forcément ça change la donne. À mon sens, cet argument, utilisé très rapidement par le Premier ministre pakistanais permet de souligner, pour faire court, que la responsabilité de cette escalade revient à l’Inde. C’est un moyen de rappeler qu’il y a des "lignes rouges", même si je n’aime pas l’expression, à ne pas dépasser. Et qu’il y a des données structurelles qui font qu’on ne peut pas aller au-delà. 

Il y a de fortes chances qu'on en reste làCharlotte Thomas, docteure en sciences politiques, spécialiste de l'Asie du Sud

LCI : Entre le contexte nucléaire et celui des élections, on peut donc espérer qu'il n'y aura pas d'escalade de la violence ?


Charlotte Thomas : Je n'ai évidemment  pas de boule de cristal donc il faut attendre de voir les développements qui vont arriver. Un seuil a été franchi, c’est certain. Mais il y a trop d’enjeux. Ceux que nous avons déjà cités mais aussi des enjeux économiques. La Chine par exemple est un partenaire privilégié du Pakistan, puisqu’elle a construit des infrastructures à hauteur de 46 milliards de dollars dans une province frontalière à celle où a eu lieu le bombardement indien.  L’autre intérêt économique est national. Narendra Modi a été élu certes parce qu’il est nationaliste mais aussi parce qu’il a fait campagne sur ses bons résultats économiques. Et comme tout le monde le sait, le monde économique ne se réjouit pas des tensions militaires et des guerres. 


Ensuite un pronostic est compliqué car les circonstances exactes sont très floues. Certes, nous savons que de part et d’autres, il y a un avion abattu. Ensuite nous savons qu’un pilote indien a été capturé, qui a d’ailleurs donné une interview en anglais, dans laquelle il dit qu’il est bien traité, qu’il est surpris. Mais pour le reste, les détails sont imprécis. L’armée indienne estime que son attaque au Pakistan a fait 300 morts. Mais Reuters [agence de presse internationale, ndrl] parle d’un blessé. Et des sources locales disent même qu’il n’y a aucune victime. Car si ce camp d’entrainement a existé, il a été au cœur d’un tremblement de terre au début des années 2000. 


Quoi qu'il en soit cette analyse est à prendre avec des précautions. S’il se passe un autre événement de la sorte, tout ce que je dis sera caduc. Mais dans l’état actuel des choses, on peut faire l’hypothèse que, maintenant que chacun a montré ses muscles et posé ses pions, tout ça sur fond de coordinations économiques et d'un contexte national bien précis, avec en plus le risque nucléaire, il y a de fortes chances qu’on en reste là.

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