"Les gens étaient heureux et anxieux à la fois" : un habitant de Libreville nous raconte la tentative de coup d'état au Gabon

"Les gens étaient heureux et anxieux à la fois" : un habitant de Libreville nous raconte la tentative de coup d'état au Gabon

International
TÉMOIGNAGE - Ce lundi matin, des soldats ont appelé à un soulèvement des Gabonais et à la formation d'un "Conseil national de restauration" de la démocratie, en prenant d'assaut la radio nationale. Une tentative de coup d'état pour renverser le président Ali Bongo, qui s'est soldée par un échec. Un habitant de Libreville nous raconte.

Ce matin, Serge Makaya a été réveillé "aux alentours de 5h45", par des coups de feu. Cet habitant de la capitale gabonaise ne s'est pas inquiété tout de suite. "Au début, on s’est dit que c’était juste une opération autour de la prison centrale", nous explique-t-il. Mais pour en avoir le cœur net, il sort dans la rue en compagnie de voisins.


Ce trentenaire habite le quartier Pompidou à quelques mètres du bâtiment de la télévision et de la radio nationale (RTG).  "Là, nous avons tout de suite compris qu’il se passait quelque chose de pas normal. Des hommes armés tiraient sur des unités de gendarmerie et de police qui voulaient reprendre la télévision nationale". A cet instant, un groupe de militaires vient en effet d'investir le bâtiment de la RTG. Une première dans l'histoire du pays.


Serge Makaya  rentre chez lui se mettre à l'abri et se branche sur la radio nationale. Il y entend un communiqué des insurgés. Un homme se présentant comme le lieutenant Kelly Ondo Obiang, commandant-adjoint de la Garde Républicaine (GR), dit avoir pris la tête du Mouvement patriotique des jeunes des forces de défense et de sécurité du Gabon (MPJFDS), un mouvement jusque-là inconnu.


Le mouvement "demande à tous les jeunes des forces de défense et de sécurité et à toute la jeunesse gabonaise de se joindre à nous", dit le militaire annonçant la prochaine formation d'un "Conseil national de restauration" afin de "garantir au peuple gabonais une transition démocratique". "Nous ne pouvons abandonner la patrie", déclare-t-il, jugeant "illégitimes et illégales" les institutions mises en place pendant l'absence du président Ali Bongo.

Le peuple n’aspire qu’à être gouverner autrementMakaya Serge, habitant de Libreville

Le communiqué passe en boucle à la radio. Serge Makaya comprend enfin qu'il s'agit d'un coup d'Etat et que les putschistes souhaitent que le peuple et l'armée se soulèvent à ses côtés. Pendant ce temps-là, à la télévision nationale, "il y avait des dessins animés", raconte le jeune homme, signe de l'impréparation du mouvement. 


Peu avant 7h30, la radio cesse de diffuser. Le communiqué - qui a été filmé par téléphone portable - reste visible sur les réseaux sociaux mais bientôt la connexion Internet est, elle aussi, est coupée. "Aux alentours du boulevard Triomphal, les gens sont sortis en petit groupe", poursuit l'entrepreneur. "Depuis une décennie, le peuple n’aspire qu’à être gouverner autrement, sans vous mentir les gens étaient heureux et anxieux à la fois." Et même si personne ne comprend exactement ce qui se passe, la majorité a adhéré."

Un chef d'Etat absent

"Nous sommes dans un pays où depuis 70 jours, nous n'avons pas vu le président, et où le gouvernement a été dissout depuis le 29 décembre", justifie-t-il. Le chef de l'Etat, âgé de 59 ans, a été victime d'un accident vasculaire cérébral le 24 octobre dernier. Depuis, il se fait soigner à Rabat, au Maroc, et aucune date n'a été fixée pour son retour au Gabon.


Le 31 décembre, le président Bongo, affaibli, a pris la parole pour la première fois depuis son hospitalisation. Sa déclaration à l'occasion du nouvel An a été qualifiée par les militaires du MPJFDS de "honte". Selon eux, le pays en "a perdu sa dignité" et Ali Bongo n'est plus apte à diriger.

  

Dans son message lu lundi à la radio nationale,  le lieutenant Ondo Obiang Kelly a dénoncé la "confiscation du pouvoir par ceux qui le 31 août 2016 ont fait assassiner nos jeunes compatriotes". Le militaire faisait référence aux troubles qui avaient suivi la dernière élection présidentielle et qui avait vu la réélection - contestée par l'opposition - d'Ali Bongo. Entre le père et le fils, la famille Bongo est au pouvoir depuis 1967.

Après avoir entendu le message des militaires, Serge Makaya rejoint la population dans la rue. "Nous sommes allés jusque devant l’Assemblée nationale en face de la télévision nationale." Beaucoup ont répondu à l'appel des mutins : "Si vous êtes en train de manger, arrêtez. Si vous êtes en train de prendre un verre, arrêtez. Si vous dormez, réveillez-vous. Réveillez vos voisins (...), levez vous comme un seul homme et prenez le contrôle de la rue", invitaient-ils. Les épiceries sont également "prises d’assaut, les gens se sont approvisionnés".


"Mais les échanges de tirs entre les mutins d’un côté et les gendarmes et policiers de l’autre ont poussé les gens à regagner leurs domicile", nous explique M. Makaya. Les forces de l'ordre s'en prennent aussi aux manifestants en tirant du gaz lacrymogène et notamment à des  jeunes qui avaient incendié une voiture et enflammé des pneus. 


Comme beaucoup, Serge Makaya rentre chez lui et attend depuis de voir comment la situation va évoluer. "En ce moment, ça tire encore et l’hélicoptère de la Garde républicaine survole toujours la zone" nous expliquait-il ce lundi midi.


"Ça va sûrement se stabiliser mais pour combien de temps ?", se demande-t-il. La situation peut-elle se résoudre de manière démocratique et pacifique ? "On est en pleine incertitude, tout est possible", confie-t-il.

En milieu d'après midi, la présidence gabonaise a indiqué que le chef du commando avait été arrêté et deux autres membres tués. "La situation est sous contrôle", a-t-elle assuré.

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