Ex-basilique Sainte-Sophie bientôt transformée en mosquée : à quoi joue Erdogan ?

ERDOGAN SUR SAINTE-SOPHIE
International

INTERVIEW - Le souhait du président turc de voir l'ex-basilique Sainte-Sophie transformée en mosquée est sur le point d'être exaucé, après que le Conseil d'Etat a annulé le statut de musée de cet édifice. Guillaume Perrier, journaliste spécialiste de la Turquie, nous explique ce que révèle cette décision.

La décision fait trembler de colère les orthodoxes. Le Conseil d'Etat turc a annulé le 10 juillet le statut de musée pour Sainte-Sophie. Ce pas immense vers la transformation de l'ex-basilique en mosquée a suscité de vives inquiétudes, à commencer par le gouvernement grec, qui évoque une véritable "provocation envers le monde occidental", ou celles de l'Eglise orthodoxe russe, déplorant "des décisions irréfléchies et purement politiques".  Le président turc Recep Tayyip Erdogan a de son côté annoncé que les premières prières collectives musulmanes auraient lieu le 24 juillet à Sainte-Sophie en tant que mosquée, ajoutant que l'édifice resterait ouvert aux visiteurs de toutes les confessions.

Le journaliste Guillaume Perrier, auteur notamment de "Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan" (ed. Actes Sud) revient sur les raisons qui ont motivé cette future transformation. Et sur les conséquences. 

LCI : Pourquoi Receip Tayyip Erdogan tient-il a ce que Sainte-Sophie redevienne une mosquée ?

Guillaume Perrier : Sainte-Sophie représente énormément de choses en Turquie. C’est 1 500 ans d’histoire, un haut lieu de la chrétienté et de la culture grecque et orthodoxe. Pendant mille ans, Sainte-Sophie était une basilique, ensuite elle est devenue une mosquée en 1453 lors de la prise de Constantinople par Mehmet II. Puis en 1935, Mustafa Kemal Atatürk la transforme en musée dans le souci de rendre ce monument multi-communautaire et laïque. Mais Sainte-Sophie a toujours été politique. Elle fait l'objet de batailles, d'enjeux de pouvoir... ces tensions sont aussi anciennes que son existence. Avec cette décision, Erdogan est dans une logique de conquête. En 1453, le Sultan Mehmet entre en cheval à l’intérieur de Sainte-Sophie, la convertissant ainsi en mosquée, c’était alors un choc des civilisations. Erdogan veut aujourd’hui rejouer cette logique. Ce vendredi, son discours officiel aura lieu à 20h53... "2053", soit une date clé de l’avenir de la Turquie puisqu'elle représente les 600 ans de la prise de Constantinople. 

Faut-il y voir une manière, pour lui, d'afficher son pouvoir ? 

G.P : A mon sens, il révèle surtout sa dérive autoritaire. Avant, Erdogan était pro-européen et occidental, et maintenant, il se montre autoritaire, anti-occidental, et toute sa politique se base là-dessus. Il s’adresse à son électorat, ultra-conservateur, qui réclamait depuis longtemps cette transformation. Il est important d’avoir conscience de la dimension nationale de cette décision. Chaque année, lors de la fête de la chute de Constantinople, le 29 mai, des groupes font pression pour que le statut de Sainte-Sophie soit modifié. Toute l’aile pro-occidentale a toujours refusé de toucher à ce symbole et Erdogan lui-même a longtemps refusé. Mais avant d'être président, il faut rappeler qu'il était un jeune militant islamiste enflammé. Il ne fait finalement qu’appliquer le souhait de son électorat traditionnel le plus radical. Cette année, on l’a particulièrement ressenti dans un discours le 29 mai qui se voulait très nationaliste et anti-grec. Mais à l'exception de cet électorat, les Turcs sont contre cette transformation ou s'en moquent car nombreux sont ceux qui ne voient pas l'intérêt de toucher à ce symbole. 

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A quelles conséquences peut-on s'attendre au niveau international ?  

G.P : Beaucoup de conséquences peuvent suivre de cette décision. Il y a déjà un effet sur le patrimoine. L’Unesco a toujours dit que si la Turquie passe ce cap, cela pourrait avoir de grosses conséquences. Mais le problème majeur concerne les relations avec la Grèce. Sainte-Sophie est un symbole de la Grèce qu’il faut "turquifier". Les deux pays ont des relations extrêmement tendues depuis plusieurs mois. Ils sont au bord de l’affrontement militaire en Méditerranée, la situation à Chypre est bloquée depuis un demi-siècle et, en mars dernier, la Turquie a envoyé un bus de migrants à la frontière grecque pour mettre la pression sur l'Union européenne au sujet de la situation migratoire. Un pays agit, l’autre réagit etc... Donc Sainte-Sophie s'inscrit comme une provocation parmi beaucoup d’autres. Avec cette décision, la Grèce, en tant que pays à majorité orthodoxe, va de nouveau durcir les relations avec la Turquie. La Turquie, elle, réaffirme sa puissance par rapport à la Grèce. C’est aussi un acte de défiance envers l'Occident. Toutefois, la Turquie qui se veut proche de la Russie, garante du monde orthodoxe, pourrait donner à Vladimir Poutine des raisons pour prendre des mesures en retour. 

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