Une militaire israélienne à un jeune Gazaoui : "Viens, on arrête tout"

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INTERVIEW - Une Franco-israélienne, à la fois étudiante et militaire, nous parle de ses espoirs de paix tout en nous plongeant dans la complexité du conflit entre le Hamas et Israël. Elle nous explique pourquoi elle est "engagée dans une guerre qu'elle n'aime pas" mais qui reste néanmoins pour le moment "inévitable" à ses yeux.

Elle s’appelle Perle et c’est une étudiante franco-israélienne de 26 ans, installée en Israël depuis plusieurs années. L'objet de ses études, la "résolution de conflit", résonne tout particulièrement dans cette partie déchirée du monde. Alors qu’elle préparait ses examens, cette réserviste de l’armée a été rappelée dans ses fonctions de porte-parole de Tsahal, l’armée israélienne. C’est avec ses deux casquettes, d’étudiante et de militaire, que cette jeune femme nous explique pourquoi elle est "engagée malgré elle" dans une guerre qu'elle considère comme "inévitable sans pour autant l'aimer".

Comment passe-t-on de "en révision" à "en guerre" ?
C'est vraiment brutal. Dès le début de la guerre, une grande partie des copains réservistes ont été rappelés. Le climat à Jérusalem avait déjà drastiquement changé après l'enlèvement des trois garçons israéliens en juin . Puis celui d'un adolescent palestinien tué ensuite par des extrémistes juifs. Les tirs ont alors commencé à Gaza et la situation a basculé. J'ai repêché mon uniforme planqué au fond du placard en espérant ne plus avoir à l'utiliser. Et nous nous sommes retrouvés dans des bus vers le sud, à rejoindre nos unités.

Dans quel état d'esprit étiez vous ?
L'ambiance était lourde parce que nous avons tous entre 18 et 30 ans, la vie devant nous, et nous savons qu’il y aura des pertes. Je crois que sans distinction d'opinions politiques - de gauche, de droite, n'importe - nous ressentons comme une évidence le besoin de défendre nos civils et nos familles. Israël est un petit pays, nous avons tous des proches sous les roquettes. D'un seul coup, tous en uniforme, les réflexes reviennent. C'est très triste. Et salutaire à la fois.

Comment se passe l’arrivée sur le front ?
Il faut comprendre qu'il n'y a pas réellement de front. Les derniers kibboutz sont à 150 m de la barrière entre Israel et Gaza. L'armée a déployé des troupes dans les champs de ces exploitations agricoles tout autour de l'enclave palestinienne. Les premiers jours, tout le monde a cru que la campagne militaire aérienne suffirait à faire cesser les tirs. Comme en 2012. Et puis l'évidence s'est imposée avec les attaques par les tunnels qui menacent les villages agricoles et les kibboutz. Pour tous ceux qui étaient là, il était évident que Tsahal devrait entrer dans Gaza.

Quelle est votre rôle dans cette guerre ?
Je suis porte-parole. Je ne suis pas entrée dans Gaza. Mon rôle consiste à faire remonter l'information à mon unité, à la traiter en interne et à permettre aux journalistes internationaux de couvrir le conflit. Nous sommes tellement proches de Gaza qu'on a pas plus de 5 secondes pour se jeter à terre quand un mortier tombe. Cela m'est encore arrivé en début de semaine alors que j'étais avec des journalistes australiens, près d'un kibboutz au sud de la zone frontalière. Presque en face de Rafah, au sud de la bande de Gaza, où des soldats israéliens étaient morts quelques jours avant.
 
Concrètement, l'alerte a sonné et nous nous sommes jetés dans l'une des tranchées creusées pour protéger les soldats. Nous avons alors entendu passer le mortier, un sifflement et une explosion. Cela s'est produit deux fois de suite en 10 minutes. Et puis la journée a continué. C'est ça la folie d'une zone de guerre - on s'habitue à tout...
 
Environ 380 enfants ont été tués à Gaza depuis le début de la guerre...
La mort d'un enfant est une tragédie, qu'il soit Israélien ou Palestinien. Nous nous battons contre un mouvement qui se sert de ses civils comme de paravent. Qui a construit des tunnels sous ses maisons, et qui dissimule ses roquettes dans les écoles de l'ONU. Nous ne pouvons pas juste attendre que ce soit nos enfants qui meurent, parce que le Hamas utilise cyniquement ceux
des Gazaouis. Israël a développé des armes pour protéger les civils, notamment  le dôme de fer , ce dispositif de protection anti-aérien qui a sauvé des centaines d'Israéliens. Le Hamas utilise ses civils pour protéger ses armes.

"Les Gazaouis sont otages de leurs propres dirigeants"

Notre gouvernement vraiment rechigné à lancer cette opération. Depuis le début, Israel demande "le calme contre le calme" mais le Hamas a rejeté à peu près toutes les options de cessez-le-feu. Nous n'avons vraiment pas eu d'autre choix que de nous lancer dans cette opération. Ça ne veut pas dire que nos cœurs sont fermés a la souffrance que nous infligeons à l'autre côté. Les Gazaouis sont otages de leurs propres dirigeants.

Vous parlez de bouclier humain, mais ces pertes ne sont-elles pas dues à la densité de population et à l’impossibilité de sortir de Gaza ?
Placer des missiles dans une école et tirer depuis le parking d'un hôpital, cela s'appelle prendre en otage des civils. Des reportages internationaux - notamment celui de  France 24   et celui de la  télévision finnoise  - ont montré que les bases de lancement de roquettes étaient installées au milieu d’habitations civiles ou de bâtiments des Nations unies. Un de nos soldats a même été tué par une roquette tirée depuis une mosquée pleine.

"Nous sommes en guerre pour éviter que ce soit les nôtres qui meurent"

Le Hamas tire de façon aveugle sur Israël en sachant très bien que nous allons nous défendre. Ce mouvement qui contrôle Gaza dit ouvertement utiliser des boucliers humains. Il s'agit d'une stratégie systématique. Alors la densité joue certainement un rôle mais je crois que ce n'est pas nier la souffrance des civils que de dire que le Hamas les exploite pour parvenir à ses fins. Nous sommes en guerre contre un mouvement terroriste qui vise nos civils mais nous ne sommes pas en guerre contre les civils de Gaza. Nous sommes en guerre pour éviter que ce soit les nôtres qui meurent.

Ne craignez-vous pas que le lot d’injustices et de morts civils qui accompagnent l’offensive israélienne à Gaza ne créent un un sentiment de vengeance chez n'importe quel Gazaoui de plus de 10 ans ?
Oui, effectivement, n'importe quel gamin à Gaza grandit dans la haine d'Israel, encouragé par le régime en place. Il reste à espérer que la reconstruction permettra aux modérés palestiniens de gagner en popularité car le changement politique viendra des négociations. Personne ne conteste la souffrance des Gazaouis. Mais ils ne sont pas les seules victimes de ce conflit. 

"Nous avons semé la ruine à Gaza"

Oui, nous avons semé la ruine à Gaza mais nous l'avons fait parce que nous avons le droit et le devoir de défendre nos civils. Ils souffrent aussi. Nos gosses sont traumatisés au sud. Le rappeler ne nie en rien le fait que les Gazaouis sont les victimes principales de ce conflit. Et ils sont doublement victimes : du Hamas et de nous.

EN SAVOIR + >> Une jeune Gazaoui raconte les bombardements de l'armée israélienne

Voyez-vous une issue à cette guerre ?
Pas immédiatement. C'est une période complexe ou le politique va devoir jouer son rôle pour trouver une issue à la crise. Ce vendredi matin en Israël, les dirigeants travaillistes et de la droite dure parlaient d'une même voix pour exiger une réponse à  la reprise des tirs par le Hamas . La question, c'est comment convaincre le Hamas d'adopter une position plus souple dans les négociations.

Les pays arabes jouent un rôle clé dans ce conflit : j'imagine qu'un cessez le feu va intervenir poussé par l'Egypte mais que le Hamas aura besoin d'un semblant de victoire pour justifier sa stratégie aux yeux des Gazaouis. Cela n'augure pas grand chose de bon pour nous...

Si vous aviez un message à faire passer à un jeune Gazaoui de 17 ans (l’âge médian là-bas), que lui diriez-vous ?
"Viens on arrête tout. On se met d'accord sur le fait qu'on a le droit tous les deux de vivre, et on discute du reste sans essayer de se tuer entre temps".

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