Une semaine de protestations en Algérie : que se passe-t-il exactement ?

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L'Algérie se soulève contre Bouteflika

RÉVOLUTION ALGÉRIENNE - Depuis trois semaines, des protestations massives secouent l'Algérie. Le point de départ : la décision du président Abdelaziz Bouteflika de briguer un cinquième mandat. Qui retrouve-t-on dans la rue ? Pourquoi une telle ampleur ? Un changement de régime est-il envisageable ? LCI fait le point.

Le 10 février dernier, Abdelaziz Bouteflika, pourtant très affaibli par un accident vasculaire cérébral (AVC) survenu en 2013, annonce son intention de briguer un cinquième mandat lors de la présidentielle du 18 avril, mettant fin met fin à des mois de spéculations. Cloué dans un fauteuil roulant, le président de 81 ans ne s'est plus adressé oralement à ses concitoyens depuis quasiment un an. "Bien sûr, je n'ai plus les mêmes forces physiques qu'avant, chose que je n'ai jamais occultée à notre peuple", a-t-il indiqué dans un communiqué. "Mais la volonté inébranlable de servir la Patrie ne m'a jamais quitté et elle me permet de transcender les contraintes liées aux ennuis de santé auxquels chacun peut être un jour confronté".

Depuis, la colère monte au sein du peuple algérien. Des dizaines de milliers de personnes défilent quasi-quotidiennement dans les grandes villes du pays. Ce 1er mars a marqué la plus grande mobilisation avec plusieurs de centaines de milliers de personnes dans les rues d'Alger et de plusieurs villes. Du jamais vu depuis depuis que Bouteflika a été élu il y a 20 ans. LCI revient sur cette "révolution", qui aspire au changement.

Une protestation qui ne cesse de prendre de l'ampleur

La tension monte depuis maintenant une semaine. La première manifestation s'est déroulé une dizaine de jours après l'annonce du président. Répondant à des appels lancés par des anonymes sur les réseaux sociaux, des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues. "Pas de 5e mandat", "Ni Bouteflika, ni Saïd" (le frère du chef de l'Etat, souvent perçu comme son successeur potentiel, ndlr) ont scandé les manifestants à Alger. Dans cette ville où les manifestations sont interdites depuis 2001, les forces de l'ordre ont laissé passer le cortège. 

Le lendemain, un candidat déclaré à la présidentielle, Rachid Nekkaz, homme d'affaires né en France,  a été contraint par la police de quitter Alger, après y avoir drainé plusieurs centaines de personnes. Son but était de récolter une partie des 60.000 parrainages d'électeurs nécessaires pour présenter sa candidature.

   

Au fil des jours, la colère est restée intacte. Le 24, plusieurs centaines de personnes ont de nouveau manifesté à Alger, malgré un important dispositif policier. A Paris où vit une importante diaspora algérienne, des centaines de manifestants ont brandi des pancartes sur lesquelles on peut lire "Pouvoir assassin" ou "Système, dégage".

Le gouvernement a bien tenté de reprendre la main le jour suivant, alors que le président avait quitté le pays pour la Suisse pour se faire soigner. Le Premier ministre Ahmed Ouyahia a écarté l'hypothèse d'un renoncement de Bouteflika en indiquant que les "urnes trancheront". "Les élections auront lieu dans moins de deux mois et chacun choisira librement",a-t-il indiqué, mettant en garde les Algériens "contre les risques de dérapages sérieux".

Cette fermeté affichée n'a pas calmé le peuple, bien au contraire. Le 26 février, c'était au tour des étudiants de se mobiliser. Plusieurs milliers ont marché à Alger et dans plusieurs villes du pays aux cris de "Non au 5e mandat!", "Bouteflika dégage!", "Algérie libre et démocratique".

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Algérie : une nouvelle journée de manifestation anti-Bouteflika attendue ce 1er mars

Le 28 février, de nombreux journalistes ont organisé un sit-in contre "la censure" à Alger. Une dizaine d'entre eux ont été arrêtés puis relâchés dans la journée. Reporters sans frontières (RSF) évoque "interpellations, agressions, interdiction de couvrir, confiscation de matériel, pressions sur les médias publics et ralentissement du réseau internet" depuis le début des manifestations.

Ce 1er mars, une nouvelle mobilisation - la plus importante depuis le début de la protestation - a été organisée dans la capitale, mais aussi à Oran, la deuxième ville du pays, à Tizi-Ouzou (à 90 km à l'est d'Alger), à Bouira et à Sétif (au sud-est).  À Alger, des affrontements ont opposé en fin de journée, non loin de la présidence, des policiers munis de grenades lacrymogènes et des groupes de jeunes leur jetant des pierres, alors que l'essentiel des manifestants s'était dispersé sans incident.

Il reste dorénavant moins de trois jours au camp présidentiel pour déposer dans les délais le dossier de candidature de M. Bouteflika devant la Conseil constitutionnel. Il lui reste jusqu'à dimanche minuit heure locale (23H00 GMT).

La candidature de Bouteflika est-elle l'unique raison des protestations ?

C'est bien l'annonce d'une 5ème mandat d'Abdelaziz Bouteflika qui a mis le feu aux poudres. Pour de nombreux Algériens, l'image de leur pays que renvoie le chef de l'Etat, cloué dans un fauteuil roulant et aphasique, est devenue insupportable. "L'origine de cette révolte, c'est ce sentiment d'humiliation des Algériens (...) d'être devenus la risée du monde", estime ainsi le sociologue Zoubir Arous, à nos confrères de l'AFP.

Selon Nacer Djabi, lui aussi sociologue, les Algériens ont "accepté le 4ème mandat en pensant que Bouteflika n'allait pas le terminer, mais le 5ème, c'est trop". "Même si la démocratie n'est pas une notion très ancrée, l'Algérie est une République", ajoute Louisa Dris-Aït Hamadouche, professeure de Sciences politiques à l'université d'Alger 3. C'est aussi pourquoi l'hypothèse souvent évoquée que Saïd Bouteflika, frère et plus proche conseiller du président, lui succède "n'est pas une option acceptable pour les Algériens". 

Le musellement des médias ne rassure également personne. Une rédactrice en chef de la radio nationale a d'ailleurs démissionné de ses fonctions pour protester contre l'absence de couverture de la protestation.

Mais à cette crise démocratique, s'ajoute "une accumulation de frustrations", ajoute l'universitaire. Le 4ème mandat du président a été entamé avec le dévissage des prix du baril de pétrole, dont l'économie algérienne est ultra-dépendante. Le pays fait face à une crise économique et à une crise du logement dont les principales victimes sont les jeunes. Selon l'ONS, le taux de chômage serait de 13,2% en 2018, et le taux de chômage des jeunes culmine à 26%. "Faute d'espoir, beaucoup de jeunes optent pour la harraga (l'émigration clandestine), la drogue ou le salafisme", souligne Nacer Djabi. 

La contestation peut-elle aboutir à un changement de régime ?

Quelle sortie de crise possible ? Le camp présidentiel a jusqu'à dimanche pour présenter la candidature d'Abdelaziz Bouteflika, date butoir du dépôt des dossiers. L'idée du 5ème mandat "semble avoir été le fruit de l'incapacité du système à s'entendre sur un autre candidat" pendant les cinq ans écoulés, commente un diplomate à l'AFP. Trouver en quelques jours un remplaçant qui fasse l'unanimité semble donc très compliqué. 

S'il décide de sauver la candidature de Bouteflika, le pouvoir pourrait être contraint de réprimer la contestation, avec le risque de la transformer en nouvelle révolution arabe. Zoubir Arous évoque notamment la perspective d'un "chaos".

Surtout, si le mot d'ordre originel des manifestations était "Non au 5e mandat", de nombreux slogans appellent désormais à un changement de système, notamment chez les jeunes. La "Génération Bouteflika" - née avec la première élection de l'actuel chef de l'Etat il y a 20 ans et très mobilisée ces derniers jours - est trop jeune pour avoir connu la décennie noire de guerre civile (1992-2002), traumatisme dont les autorités agitent le spectre à chaque contestation populaire.

Problème : qui pour porter ce changement dans le pays ?  "Un retrait (du président) pourrait déboucher sur une demi-victoire, sans changement politique profond", analyse Louisa Dris-Aït Hamadouche, car "personne actuellement en Algérie n'est capable d'offrir une alternative crédible".

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