Vendeur de poisson tué au Maroc : pourquoi cette mort tragique pourrait mettre le feu aux poudres

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DÉCRYPTAGE - Mouhcine Fikri a été tué vendredi soir alors qu'il tentait de s'opposer à la destruction de sa marchandise dans une benne à ordures. Depuis, les manifestations se multiplient au Maroc, où le pouvoir tente de calmer les esprits en ouvrant une enquête. Objectif : éviter une réédition du mouvement du 20-Février 2011.

La "hogra". Ce mot par lequel les Marocains désignent "l'arbitraire" des autorités revient en boucle dans le pays depuis vendredi soir et la mort de Mouhcine Fikri. Ce vendeur de poisson a été broyé par une benne à ordures alors qu'il tentait de s'opposer à la saisie et à la destruction de sa marchandise par des agents de la ville. Un drame qui illustre une nouvelle fois les tensions entre la population et le pouvoir, cinq ans après le mouvement du 20-Février.


La presse résume ce lundi le malaise qui règne dans le pays : "Le Maroc en état de choc. La mort affreuse du vendeur de poisson fait pleurer le Rif et indigne les Marocains", peut-on lire en une du quotidien Akhbar Alyoum. "Qui a écrasé Mouhcine ?", s'interroge de son côté Al-Ahdath. En illustration : un horrible cliché de Mouhcine Fikri gisant inanimé, la tête congestionnée et un bras dépassant du mécanisme de compactage de la benne. 

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La photo a suscité l'indignation dans tout le pays, à en croire les images des cortèges qui se sont formés ce dimanche. A Casablanca, Marrackech et Rabat, mais aussi et surtout à Al-Hoceima, où résidait cet homme de 30 ans. Dans cette petite ville côtière de 55.000 habitants, les manifestants ont rendu hommage au "martyr Mouhcine", crié leur rejet de la "hogra" et leur indignation contre les "assassins". Des attaques guère surprenantes dans la région frondeuse du Rif.


La ville d'Al-Hoceima fut le cœur de la révolte contre le colonisateur espagnol dans les années 1920, puis le théâtre d'une insurrection populaire en 1958. Longtemps délaissée sous le règne de Hassan II, la région du Rif entretient des relations difficiles avec le pouvoir central marocain. Elle fut aussi l'un des principaux foyers de la contestation lors du mouvement du 20-Février, la version marocaine des Printemps arabes en 2011. Un mouvement qui, pour rappel, avait débuté après la mort en Tunisie de Mohamed Bouazizi, un vendeur ambulant qui s'était immolé par le feu en réaction à la saisie de sa marchandise par les autorités.

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Maroc : manifestations après la mort d'un marchand de poisson

En Tunisie, la vague populaire entrainera la chute du régime de Ben Ali. Côté marocain, le pouvoir avait lâché du lest après avoir observé d'un œil inquiet les dizaines de milliers de manifestants qui exigaient alors plus de démocratie et moins de corruption et d'inégalités sociales.  Le 9 mars 2011, le roi Mohammed VI – dont le départ n'était pas réclamé - avait accepté de réviser la Constitution. Une concession qui calmera les esprits, même si la contestation ne s'est jamais éteinte au fil des ans. Sporadiques, les manifestations, conférences et sit-in se poursuivent depuis cette période en petit comité. Avant de reprendre de plus belle à la faveur d'un nouveau drame ? C'est en tout cas bien ce que semblent vouloir éviter les autorités du pays depuis ce week-end : le ministère de l'Intérieur a ouvert une enquête dès le lendemain du drame. 


Dépêché par le roi Mohammed VI pour tenter de désamorcer la crise, le ministre de l'Intérieur, Mohammed Hassad, s'est rendu dimanche à Al-Hoceima pour exprimer "la compassion du souverain à la famille du défunt". Selon le ministre, le marchand de poisson avait refusé d'obtempérer à un barrage de police et avait ensuite été intercepté avec "une quantité importante d'espadons, interdits à la pêche", dans sa voiture.  Un point suscite néanmoins la polémique ce lundi, que traduit sur les réseaux sociaux le hashtag "#broie-le", et dont dépend peut-être la suite de la contestation : un responsable a-t-il ordonné ou volontairement mis en marche le mécanisme de compactage alors que Mouhcine était à l'arrière de la benne ?

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