VIDÉO - "Survivre pour raconter au monde" : 75 ans après la libération du camp d'Auschwitz, ces survivants se souviennent

VIDÉO - "Survivre pour raconter au monde" : 75 ans après la libération du camp d'Auschwitz, ces survivants se souviennent
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MÉMOIRE - Au moment où le monde commémore les 75 ans de la libération du camp de la mort, devenu le symbole de l'extermination des juifs durant la Seconde Guerre mondiale, les survivants témoignent de l'enfer traversé. Pour ne jamais oublier.

"Je sens, encore aujourd'hui, que j'ai gagné sur les plus grands meurtriers, tous. Je suis vivant et ils pourrissent sous terre." Manahem Haberman a 92 ans aujourd’hui. Il a survécu à l'horreur d'Auschwitz. Au moment où le monde commémore les 75 ans de la libération du camp, et où le devoir de mémoire est d'une impérieuse nécessité, le nonagénaire raconte, comme d'autres survivants, ses souvenirs encore tenaces. Et douloureux. 

Car s'il a été épargné, Manahem n'a pas échappé pour autant à la brutalité de ses geôliers nazis : dès le lendemain de son arrivée dans le camp de la mort, devenu le symbole de la Shoah, l'homme, adolescent à l'époque, a été forcé de déverser les cendres de toute sa famille dans un canal qui longeait le crématorium.

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Survivre coûte que coûte

"C'était mon premier travail à Auschwitz. On donnait à chacun une pelle et il y avait un outil qui pulvérisait de l'eau dans le canal. Il fallait courir de chaque côté et faire couler des cendres dans l'eau. Je ne savais pas ce que je faisais", explique-t-il en hébreu. "Je me suis dit : je ne veux pas mourir ici, je ne veux pas que mes cendres coulent dans ce canal vers la rivière." Survivre devient alors son seul et unique but, en dépit d'effroyables conditions de détention. 

La faim à Auschwitz était atroce, atroce. On ne peut pas s'imaginer- Saul Oren, 90 ans

Un effroi dont témoigne également Avraham Gershon Binet. "Ils ont tatoué les numéros en utilisant des poinçons et des aiguilles, des aiguilles, encore et encore. Et c'était dur. Il y avait des cris, des coups de feu, un enfant était tué à chaque instant", se remémore avec émotion cet homme aujourd'hui âgé de 81 ans. "Les enfants ne pouvaient pas se retenir et pleuraient. Je n'ai pas pleuré", répète-t-il à plusieurs reprises, serrant ses poings devant la caméra. "Je suis très fort, je ne pleure pas".

Le travail forcé, la peur, la maladie et la faim sont le lot des survivants dans le camp d’Auschwitz. Saul Oren se souvient particulièrement d’avoir souffert de la dénutrition. "On ne peut pas s'imaginer combien c'était dur, la faim, à Auschwitz. Ils nous donnaient, par exemple, une soupe. Une soupe, c'était de l'eau avec quelques petits bouts de pommes de terre qui flottaient sur ce liquide et c'était pour toute une journée. Ou bien ils nous donnaient une petite pomme de terre, ou bien ils nous donnaient un tout petit bout de pain", témoigne ce survivant français de 90 ans. "On n'osait pas manger le pain entièrement parce qu'on en gardait pour après, peut-être qu'on ne pourra pas supporter la faim. La faim à Auschwitz était atroce, atroce. On ne peut pas s'imaginer."

Qui peut survivre ? Celui qui peut souffrir- Batcheva Dagan, 94 ans

De chaque survivant de la Shoah émane une grande force de caractère, nécessaire pour traverser l’enfer. "Je voulais survivre pour raconter au monde, c'était mon but", raconte Batcheva Dagan, 94 ans aujourd’hui. "Quand on me demande : 'Qui peut survivre ?' Ma réponse est : 'Celui qui peut souffrir'. Si tu n'es pas capable de souffrir, tu vas à la clôture électrifiée [qui entourait le camp d'Auschwitz], tu la touches de la main et tu meurs", illustre la Polonaise.

A l’intérieur des barbelés, dans l’immense complexe de 42 km², aux quatre chambres à gaz et quatre fours crématoires, plus de 1,1 million de personnes ont été exterminées. Aux conditions physiques intenables, s'ajoutait la présence inévitable de la mort.

Côtoyer la mort de près

"J'étais à Auschwitz pendant trois ans. Et combien de fois ils m'ont emmenée dans le crématorium, combien de fois les gardiens ont regardé dans une direction et je me suis enfuie dans l'autre", relate Malka Zaken. "Nous étions sept enfants. Tous ont été tués sauf moi. J'étais toute seule, la plus jeune. J'étais petite mais j'étais malicieuse", assure la survivante de 91 ans. "Trois ans à Auschwitz, ce n'est pas peu, trois ans à manger en plein air, dehors à deux heures du matin, alors qu’il faisait si froid, sans vêtements, sans rien, nue. Quand tu te réveilles le matin, tu vois tant de morts sur le sol, savez-vous combien sont morts ? Tellement, tellement. Des milliers. Pourquoi ?", s'interroge-t-elle encore.

"On nous a emmenés deux fois dans les chambres à gaz. Nous avons dû nous déshabiller et chacun de nous a reçu ce morceau de savon sur lequel était écrit “Jude Seife”, savon juif", témoigne Helena Hirsch, 91 ans elle aussi. "Mais le zyklon, le gaz utilisé pour tuer, s'est épuisé. Alors, ils nous ont renvoyés au camp. Environ une semaine après, ils nous ont emmenés de nouveau dans les chambres à gaz. Mais le gaz était de nouveau épuisé. Ça a été notre chance", réalise la survivante. 

Pourquoi sont-ils morts et pourquoi suis-je toujours en vie ?- Manahem Haberman, 92 ans

Auschwitz et ses 7000 survivants seront finalement libérés par l’Armée rouge le 27 janvier 1945. "Notre kapo (personne chargée d'encadrer les prisonniers, ndlr), une femme juive, a été décapitée à l'épée au moment où les Cosaques sont entrés dans Auschwitz. La tête a été enlevée à l'épée et a roulé sur le sol. Elle roulait dans la neige. Pour moi, c'était un plaisir de voir ça. Un plaisir", explique Avraham Gershon Binet. 

L'arrivée des soldats russes signe alors la fin de la souffrance. Mais aussi le début du deuil et du traumatisme. Une plaie presque impossible à refermer. De fait, malgré le soulagement de s'en être sorti, Manahem Haberman reste hanté par ceux qui sont restés la-bas : "J'ai connu tellement de gens qui étaient de meilleurs hommes que moi, pourquoi sont-ils morts et pourquoi suis-je toujours en vie ? J'y pense souvent."

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