Dans l'antre du FSB, les restes d'Hitler : pourquoi Poutine fait-il parler les fantômes du passé ?

Dans l'antre du FSB, les restes d'Hitler : pourquoi Poutine fait-il parler les fantômes du passé ?
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ENQUETE - Une équipe du journal de TF1 a pu avoir accès aux ossements du chef de l’Allemagne nazie, précieusement conservés à Moscou comme le symbole de la victoire soviétique lors de la Seconde Guerre Mondiale. Une autorisation exceptionnelle pour une période qui ne l’est pas moins.

A l’approche des commémorations de la fin de la Seconde guerre mondiale, il était clair que la Russie souhaitait promouvoir le rôle majeur joué par l’Union Soviétique dans la chute du IIIe Reich et se désigner comme l’héritière de cette victoire. Déjà cet hiver, pour le 75e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, la compétition mémorielle que Moscou livre à l’Occident s’était faite sentir. La Pologne avait alors été prise pour cible parce qu’elle ne fait que rappeler une évidence factuelle : Hitler et Staline ont été les alliés du Pacte germano-soviétique, les deux totalitarismes s’entendant pour dépecer l’Europe de l’Est, jusqu’à ce que le premier se retourne contre le second en juin 1941. Dans une inversion historique sans vergogne, Vladimir Poutine osa même accuser les Polonais de révisionnisme en la matière.

C’est dans ce contexte qu’il nous a semblé possible de solliciter l’accès aux archives qui, des décennies durant, ont été conservées dans les coffres du KGB, puis du FSB, son successeur. Celles qui concernent la mort d’Hitler. Le Führer ayant été cerné dans son bunker le 30 avril 1945 par les Soviétiques, son suicide ce jour-là aux côtés de sa maîtresse Eva Braun ne peut qu’être imputé à la conquête de Berlin par l’Armée Rouge. Pourquoi ne pas faire valoir ce succès en laissant notre caméra filmer le témoignage le plus concret qui soit de la fin de la guerre :  les restes de la dépouille d’Hitler, en l’occurrence quatre morceaux de mâchoires ?

Le Covid-19 bouleverse tout

D’autant que les dents en question, plus précisément des fragments de prothèses, faites d’or et de porcelaine, et quelques incisives intactes de la partie inférieure, ont déjà reçu la visite d’un chercheur français, Philippe Charlier, il y a 2 ans. Il en a réalisé une analyse précise concluant à l’authenticité absolue de ces pièces, révélant en sus les circonstances dans lesquelles le dictateur a mis fin à ses jours. Des traces de cyanure indiquent en effet qu’il a croqué une pilule de ce poison avant de se tirer une balle dans la tête. De fait, notre demande est exaucée. Nous sommes en février.

Et puis la pandémie du coronavirus est venue tout bouleverser, renvoyant le projet aux calendes grecques. Vladimir Poutine lui-même est de toute façon obligé d’annuler le programme commémoratif concocté depuis des mois. Plus de grande parade militaire le 9 mai (jour de la Victoire en Russie qui ne reconnait pas le 8 mai comme date de la capitulation de l’Allemagne, la signature soviétique n’ayant été apposée que le lendemain), pas plus de chefs d’Etats, dont Emmanuel Macron, pour y assister. Accessoirement, le Kremlin doit aussi repousser sine die le vote d’approbation sur la réforme de la constitution qui permet au président de rester au pouvoir pratiquement à vie.

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Mais alors qu’on s’attendait à de nouvelles cérémonies en septembre, c’est pour ce 24 juin, au moment où les Russes sont à peine autorisés à commencer leur déconfinement, que les festivités sont finalement annoncées. Et vérification faite, nous sommes toujours attendus nous aussi, bien volontiers, au FSB, dans les locaux de la fameuse Loubianka. Le reste est digne de cette période où se mêlent les situations ubuesques dues à la pandémie mondiale, la paranoïa sécuritaire qui en découle et les nécessités contradictoires de la propagande d’Etat. 

Les frontières russo-européennes étant fermées, seuls les vols de rapatriement de citoyens nationaux sont autorisés entre Paris et Moscou. II y en a un par semaine, le vendredi. Nous voici donc admis, par autorisation de la vice-Première Ministre Tatiana Golikova, relayée auprès du Ministère des Affaires étrangères (le MID) et des gardes-frontières, à prendre cet avion le 12 juin. Mais à condition de respecter la quatorzaine qui s’impose à tout visiteur étranger !  En réalité, notre venue est évidemment souhaitée. En outre, un test PCR effectué dès notre arrivée à Moscou atteste que nous ne sommes pas contagieux. Et le commissaire en uniforme qui vient un matin à l’Hôtel Métropol s’assurer de notre respect des consignes, ne se représentera. La Loubianka étant à deux pas, le tournage est possible. Il est fixé au mardi 16 juin.

Une simple boîte

C’est avec l’impression de toucher du doigt un pan de l’Histoire que nous avons donc pénétré dans ce haut lieu de l’ancienne police politique soviétique et actuel QG des services secrets russes. Par une simple porte donnant sur la façade principale, sise sur la place de la Loubianka et à côté de laquelle est incrustée dans le mur l’effigie de Youri Andropov l’un des anciens patrons du KGB, nous entrons dans cette bâtisse dont les Moscovites de plusieurs générations se disaient autrefois que lorsqu’on y était mené, c’était pour y disparaître à tout jamais. Le long de couloirs lambrissés qui ne semblent pas avoir changé d’aspect depuis les années 50, nous sommes conduits vers une petite pièce où nous est apporté, au bout de quelques instants, un simple coffret en carton, à peine plus grand que deux boites à chaussures. 

A l’intérieur, posés sur une couche de coton blanc, trois objets : la prothèse orthopédique de Joseph Goebbels, retrouvée sur son corps dans les jardins de la Chancellerie, un étui à cigarettes doré appartenant à son épouse Magda, dédicacé par Hitler qui le lui avait offert pour son anniversaire en 1934, et une boite à cigarillos russes d’époque. Dans cette dernière, sont contenus les restes humains d’Adolf Hitler. La dentition est abîmée. Mais tous les éléments qui demeurent, là sous nos yeux, sont largement suffisants pour une identification à 100%. Oleg Matvieiev, le responsable du FSB qui nous présente ces reliques, est formel. Malgré le mystère que Staline a volontairement fait planer sur la mort de son ennemi juré, les services russes ont toujours su qu’il s’agissait bien d’Hitler. 

Une seconde preuve corporelle ?

Si l’ombre d’un doute subsiste, il concerne l’autre vestige corporel conservé dans la capitale russe. Aux archives nationales d’Etat. Nous nous y rendons également pour nous voir présenter, dans un décor décrépi et sans autre moyen technique qu’un caddie de supermarché pour transporter les éléments qui l’accompagnent, le crâne du Führer. Ou plutôt l’arrière du crâne apparemment. Protégé dans une boite à disquette transparente, il présente en effet un trou, l’orifice d’une balle. Il avait déjà été exposé au public dans les années 90. Mais pour une raison qui nous échappe, il n’a pas fait l’objet d’une comparaison ADN avec les dents.  Toujours est-il que dans cette pièce, où sont affichés aux murs -cela nous frappe en le constatant- des portraits de la famille tsariste, Nicolas II en tête, plusieurs objets peut-être plus intéressants encore nous sont exhibés :  deux des huit volumes de l’enquête menée par les Soviétiques sur la mort d’Hitler. Et surtout deux morceaux du canapé sur lequel le dictateur s’est suicidé. Les traces de son sang sont encore visibles, incrustées dans le bois.

Les dents d’un côté, le crâne de l’autre donc. C'est en fait le résultat d’une course entre deux services secrets à la fin de la guerre. Le SMERSH, unité de contre-espionnage de l’Armée Rouge, était chargé de traquer les espions dans ses rangs. Mais il avait reçu ici l’ordre de Staline de trouver Hitler mort ou vif dans les ruines de Berlin. Ce sont ces hommes qui déterrent le bon corps le 4 mai 1945 et ramènent les dents à Moscou. Le NKVD, la police politique, revenant sur place pour s’en assurer un an plus tard, trouve quant à lui le crâne. Tout le reste sera brûlé sur injonction d’Andropov en 1970.

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D’un côté comme de l’autre, il est étonnant de voir à quel point en tout cas ces témoignages si concrets d’événements parmi les plus importants du siècle dernier baignent dans une atmosphère qui elle-même semble n’avoir pas changé. Celle de la Guerre froide, celle d’un temps où le stalinisme prétendait offrir une réalité alternative à la nôtre.

Pourquoi est-ce si important pour la Russie de Poutine de faire parler ces fantômes du passé ? Parce que d’une relecture de l’Histoire peut se brosser le portrait du monde actuel. Celui que s’imagine le maître du Kremlin. Une Russie qui se voudrait puissance civilisatrice et, n’en déplaise à ses détracteurs, une référence anti-fasciste. Même si cette narration du monde omet parfois l’examen de certains faits, ceux d’autrefois comme ceux d’aujourd’hui.

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