VIDÉO - "La pandémie a profité à la prolifération" du groupe complotiste pro-Trump QAnon

VIDÉO - "La pandémie a profité à la prolifération" du groupe complotiste pro-Trump QAnon
International

INTERVIEW - Après Twitter, TikTok prend des mesures contre un groupe complotiste très influent aux Etats-Unis : QAnon. Par leur fonctionnement, les réseaux sociaux participent pourtant à leur amplification. Comment peuvent-ils empêcher l'explosion des intox et des théories complotistes, notamment en période de pandémie ? Entretien avec Iris Boyer.

Ils assurent que Trump viendra à bout du complot des élites, que Georges Floyd n'est jamais mort ou encore que Bill Gates a inventé le Covid-19. Voilà le genre de messages qu'on peut lire sur les réseaux sociaux en provenance des sympathisants du groupe "QAnon", une mouvance complotiste. Si le FBI a qualifié ce groupe de "menace terroriste" en 2019, le mouvement n’a jamais été aussi populaire qu'aujourd'hui, à seulement quelques mois de la présidentielle américaine (voir la vidéo ci-dessus)

Passée par Facebook et Youtube, Iris Boyer est responsable adjointe de la division technologie, communications et éducation de l’ISD (Institute Strategic Dialogue). Pour LCI, elle revient sur la montée en puissance de ce mouvement pendant la pandémie de Covid-19, notamment grâce aux réseaux sociaux.

LCI : Quel est le lien entre le groupe complotiste QAnon et Donald Trump ? 

Iris Boyer : QAnon est un groupe qui a émergé vers 2017 sur le forum 4chan dédié au "politiquement correct". Le nom du groupe vient de l’utilisateur dont le pseudo était "Q", en référence aux documents classés secret-défense aux Etats-Unis. Le message de départ était qu'il y avait un complot contre Donald Trump orchestré par "l’Etat profond" (un groupe au sein de l'administration américaine qui mènerait des complots, ndlr) et qu’en réaction, le président Trump avait mobilisé de hauts dignitaires américains afin de créer une contre-offensive. 

Petit à petit, la mouvance a fait corps avec des proches de Donald Trump. Plusieurs d'entre eux ont revendiqué un soutien officiel à ce mouvement. L’ancien conseiller de Trump, Michael Flynn, a notamment prêté allégeance à QAnon. Aujourd’hui, une douzaine de candidats républicains au Sénat et à la Chambre des représentants se revendiquent militants et supporters de QAnon. Certains de ces candidats ont de fortes chances d’être élus.

Donald Trump appartient-il à ce mouvement ?

Il a relayé et a partagé des posts qui émanaient directement de militants et de membres du mouvement QAnon. Mais il ne s’est pas officiellement positionné sur ce mouvement. Il est difficile de savoir s’il est au courant de tout ce que fait ce groupe, et de son ampleur. Le fait est qu’il a contribué à amplifier le mouvement et la portée de ses contenus.

Les théories du complot peuvent pousser à passer à l'acte. On l'a vu avec le Pizzagate en 2016- Iris Boyer

QAnon est-il dangereux ?

On ne peut pas dire qu'il s'agit d'un mouvement composé uniquement d'extrémistes. Il y a des personnes qui vont soutenir ce mouvement sans avoir d'agendas extrémistes, violents, sans jamais avoir une volonté de passer à l'acte. Ce qui est dangereux, en revanche, ce sont les théories du complot qui circulent dans ce mouvement, car elles contribuent à éroder la confiance envers les institutions. Elles font douter de tout. Et ces théories du complot, elles peuvent pousser à passer à l'acte. On l'a vu avec le "Pizzagate" en 2016, où des croyances sur un prétendu trafic pédophile lié à Hillary Clinton ont donné lieu à des fusillades dans une pizzeria. 

Comment le mouvement a-t-il gagné en popularité ? 

Comme pour beaucoup de mouvements qui ont pu profiter de situation de crise, la pandémie a vraiment été un terreau fertile pour la prolifération de théories complotistes et la présence de QAnon. Pendant la pandémie, de plus en plus de personnes s’informaient énormément sur les réseaux sociaux. Rien qu'au cours du mois de mars, on a vu une augmentation du nombre d'adhésion à tous les groupes QAnon de plus de 120 % sur Facebook. On a également pu cartographier l'influence du mouvement qui, auparavant, était vraiment cantonnée aux Etats-Unis (90 % des contenus partaient du pays, ndlr). Depuis le début de cette période, où le monde entier passait beaucoup plus de temps en ligne, on a remarqué que de plus en plus de posts et de contenus émanaient du Royaume-Uni, de l'Allemagne ou encore du Brésil.

Lire aussi

Comment expliquer cette hausse d’adhésion ? 

Soit il y a une recherche proactive de la part des adhérents, soit elle est favorisée par l'architecture des plateformes et les recommandations algorithmiques. Soit c'est le fait d'une combinaison des deux. Ce qui est assez problématique, c'est que QAnon est une sorte de pot-pourri de beaucoup de théories du complot très diverses. Il y a donc beaucoup de points d'entrée sur les réseaux sociaux pour pouvoir être exposé à ce mouvement. Par exemple, si des personnes mécontentes du confinement cherchaient des informations sur les réseaux sociaux, et bien à partir de visites sur des groupes anti-confinement, l'algorithme de Facebook ou de Youtube allait leur suggérer d'autres contenus contre les vaccins ou sur les prétendues origines de la pandémie.

Donc théorie du complot et réseaux sociaux, c'est une belle histoire d'amour ?

Qu'on le veuille ou non, ces plateformes sont aujourd'hui devenues notre écosystème d'information et de construction de l'opinion publique. C'est là que l'on passe le plus clair de notre temps. Mais sur ces plateformes, on ne nous renseigne pas sur le degré de scientificité, de véracité ou même sur l'expérience du locuteur. On ne voit pas non plus d'évaluation du potentiel risque de ces propos. Elles permettent à des influenceurs de diffuser leurs idées à la terre entière en une nanoseconde et peuvent créer des mouvements intellectuels, politiques et sociaux. Donner une voix à ceux qui n'étaient pas écoutés par le passé est positif. Mais sans régulation, cela pose problème. Au final, ces plateformes favorisent l'influence d'un locuteur plutôt que l’autorité des institutions compétentes. Et ceux qui ont compris les codes des réseaux sociaux et du sensationnalisme ont donc l'avantage.

Sur les contenus dangereux, les plateformes ont su prendre des mesures contre le terrorisme ou la pédopornographie. Mais sur d'autres sujets qui sont beaucoup plus politiques, on avance vraiment en marchant sur des œufs.

Les réseaux sociaux jouent un rôle important dans le succès de ces groupes et en même temps, il y a une volonté de leur part de lutter contre les théories du complot. N’est-ce pas un faux combat ? 

L’exemple de QAnon révèle deux problèmes. Déjà, la généralisation de ce mouvement dans la politique. Comment Twitter ou Facebook, où se déroulent autant d'activités politiques et qui ont finalement pour premier vecteur la liberté d'expression et la liberté d'opinion, vont pouvoir de manière réaliste censurer les contenus de candidats à une élection ?

Ensuite, il y a un manque de coopération entre les plateformes puisque finalement, on a l'impression qu'elles sont un peu dans une sorte de compétition où les effets d'annonce de certains vont amener aux effets d'annonce d'autres en fonction de leurs propres spécificités et de leur politique existante. TikTok supprime le hastag "QAnon" sur l'application. Le problème étant qu'ils ne vont pas forcément agir sur les vidéos. Notre recherche a également montré qu'un des gros problèmes était les liens externes vers d'autres plateformes, notamment vers Youtube.

Que devraient-elles donc faire, pour agir concrètement ?

Elles font déjà beaucoup de choses pour l'éducation à la citoyenneté numérique, en soutenant des programmes pour développer l'esprit critique ou pour mettre en garde sur les différentes tactiques de manipulation de l'information. Mais au-delà de ça, il faut les pousser à être transparents sur les tactiques de coordination et d’enrôlement de ces groupes. Il faut qu'elles informent sur la provenance des contenus, qu'elles essaient de détecter les contenus automatisés (les bots) etc ... Elles ne doivent pas se contenter de faire des effets d'annonce, et s'engager de manière plus poussée sur le fonctionnement de ses structures. Dans le cas contraire, elles continueront de courir après les flammes. Car il y a toujours un moyen de passer à travers les mailles du filet.

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter

Alertes

Recevez les alertes infos pour les sujets qui vous intéressent