VIDÉO - La révolution russe, cent ans après : à la recherche des statues de Lénine déboulonnées en Ukraine

DirectLCI
HISTOIRE – Alors que la Russie commémore ce mardi le centenaire de la Révolution bolchévique d'Octobre 1917, l'Ukraine, elle, a décidé de tourner la page de l'époque soviétique. Depuis la révolution de 2013, des centaines de statues à l'image de Lénine ont ainsi été déboulonnées. Un processus de décommunisation qui a donné lieu à ouvrage passionnant : "Looking for Lenin".

Quel avenir pour les souvenirs du passé ? Entre février et octobre 1917, la Russie connaissait une série de journées révolutionnaires aboutissant à la chute du dernier tsar Nicolas II puis à l'arrivée au pouvoir des bolchéviques, conduits par Lénine (avec la prise de Petrograd dans la nuit du 6 au 7 novembre 1917, soit les 25 et 26 octobre dans le calendrier julien qui avait cours dans le pays à l’époque). Une figure de la révolution qui, dans l'Ukraine voisine, est célébrée par des milliers de statues. Sauf que, cent ans plus tard, le pays a fait plusieurs fois sa révolution (l'indépendance en 1991, l'orange en 2004 et la dernière en 2013). Et a décidé de déboulonner ces monuments, afin de tourner la page de l'ère soviétique. 


Que sont devenus ces monuments ? C'est la question à laquelle répondent le photographe Niels Ackermann et le journaliste Sébastien Gobert. Pour le livre Looking for Lenin (éd. Noir sur blanc, 176 p., 25 euros), ils sont partis sur les traces de 70 de ses statues déchues. LCI s'est entretenu avec Sébastien Gobert pour en savoir plus.

LCI : A quel moment cette décommunisation a-t-elle débutée en Ukraine ?

Sébastien Gobert : Quand le pays est devenu indépendant en 1991, il y avait environ 5.500 statues érigées. Il y a eu ensuite deux vagues de déboulonnages : juste après l’indépendance, puis une autre au moment de la révolution orange, en 2004. Mais lors de la révolution en 2013, il en restait encore plusieurs centaines. Il a fallu attendre 2015 et les lois de décommunisation - adoptées après notamment l’annexion de la Crimée - pour que toutes les statues restantes tombent. Depuis décembre 2016, il n’y a donc plus de Lénine debout dans le pays.

LCI : Ce processus, intervenant 26 ans après l’indépendance, peut sembler tardif.

Sébastien Gobert : C’est l’une des grandes questions qui vient à l’esprit : pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps ? Pourquoi le faire maintenant ? Il y a plusieurs raisons : la nostalgie d’une certaine partie de la population à l’égard d’une époque où tout marchait, où les gens étaient jeunes, où il y avait encore un espoir dans l’avenir. Il y a aussi le rapport à l’espace post-soviétique et plus précisément à la Russie, qui n’a pas vraiment fait l’objet d’un travail permettant d’accompagner dès 1991 l’indépendance du pays. A ce moment-là, l’Ukraine s’est retrouvée indépendante presque par défaut, beaucoup d’Ukrainiens ne s’y attendaient pas. Disons qu’il y a eu une période d’entre deux durant laquelle les gens ne savaient pas trop où ils étaient. Le processus de maturation –encore en train de se dérouler – a connu plusieurs périodes. Aujourd’hui, l’idée d’un pays indépendant est de plus en plus accepté par la population : c’est ce qu’on voit avec la chute de ces statues, mais aussi avec le changement de nom de certaines rues ou monuments.

Le travail que nous avons fait montre des Lénine dans tous leurs états, dans des positions diversesSébastien Gobert

LCI : Certaines régions acceptent-elles ce processus plus facilement que d’autres ?

Sébastien Gobert : Certes, il y a de grosses disparités entre l’Est et l’Ouest dans le traitement de l’Histoire, les questions socio-culturelles ou linguistiques. Surtout dans le Donbass (aujourd’hui en guerre) et l’Ouest, qui est traditionnellement une région plutôt antisoviétique. Mais nous avons vu avec Niels Ackermann que ces différences dépassent le simple clivage géographique. Sur la question de Lénine et du rapport au passé, cela est surtout générationnel : les personnes âgées vont en garder des souvenirs positifs. Il y a également une différence aussi entre les villes et les campagnes. La question du déboulonnage de Lénine a, en effet, été dramatique dans plusieurs petits villages. Lénine était érigé sur la place principale, l’endroit censé être le plus beau et où il y a le plus de passage. Une fois qu’il est tombé, le village n’a pas forcément les moyens de réhabiliter l’endroit, ce qui n’est pas le cas des grandes villes.

LCI : A la vue de vos photos, on constate que les statues ont des "nouvelles vies" variées. Certaines sont rangées dans un hangar quand d’autres sont appropriées par des artistes…

Sébastien Gobert : C’est l’une des caractéristiques de la décommunisation du pays : il n’y a pas eu de mouvement coordonné. Il y a eu beaucoup d’initiatives issues de la société civile qui ont pris le problème à bras-le-corps pour se débarrasser de Lénine, lui réservant des sorts divers. Il faut savoir que les décisions prises à Kiev ne sont pas forcément diffusées par des institutions à travers les régions. On l’a vu avec ces statues : la décision a été prise d’enlever Lénine, mais sans réflexion sur ce qu’il fallait en faire, ou comment l’expliquer à la population. C’est pour cela que le travail que nous avons fait avec Niels Ackermann montre des Lénine dans tous leurs états, dans des positions diverses. Durant le projet, à force de photographier des Lénine, nous avions peur que cela devienne répétitif. Mais en regardant la collection d’images, nous voyons qu’ils sont tous dans des situations différentes, chacun racontant une histoire particulière.

LCI : Certaines sont-elles toujours debout ?

Sébastien Gobert : Officiellement non. Mais en réalité, il en reste une : dans le village de Tchernobyl. C’est donc un peu hors catégorie… Nous avions retrouvé durant le projet celle qui trônait en face de la centrale, une grosse tête qui a été enlevée et qui est préservée dans un hangar. Par contre, dans le village abandonné de Tchernobyl, à quelques kilomètres de la centrale, il y en a encore une !

LCI : Quelle conséquence cette décommunisation a-t-elle eu en Ukraine ?

Sébastien Gobert : Le processus de la chute de Lénine a servi de marqueur identitaire dans le contexte particulier qui agite le pays à l’Est : il n’y a plus de Lénine en Ukraine, mais il y en a encore dans les territoires disputés. A savoir la Crimée et les territoires séparatistes de Donetsk et Lougansk. Ces Lénine permettent ainsi de marquer une différence entre ‘l'Ukraine sous contrôle du gouvernement ukrainien, celui de l’après Maidan qui veut s’arrimer à l’UE, et l’Ukraine qui a choisi une autre voie.

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter