Zimbabwe : "Grace Mugabe est responsable de cette crise parce qu'elle voulait prendre le pouvoir"

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PORTRAIT - La chute du président Robert Mugabe, écarté du pouvoir par l'armée après 37 ans passés à la tête du Zimbabwe, met en lumière le rôle de sa femme, Grace Mugabe. La Première dame, d'abord surnommée "Gucci Grace" pour son goût du luxe, a progressivement constitué un clan au sommet de l'Etat.

Pendant longtemps, elle a été considérée comme une femme frivole, intéressée seulement par le luxe. La Première dame du Zimbabwe, Grace Mugabe, 52 ans, apparaît désormais comme celle qui, par son ambition, a fait chuter son mari, Robert Mugabe, président depuis 30 ans et au pouvoir depuis 37 ans, désormais acculé par l'armée et ses opposants. 


Celle qui est devenue en 1996 la deuxième épouse du chef de l'Etat, après avoir été sa secrétaire, ne faisait plus mystère de sa volonté de succéder à son mari depuis plusieurs semaines. Mi-novembre, elle a obtenu de son époux la tête du vice-président Emmerson Mnangagwa, 75 ans, jusque-là présenté comme son dauphin le plus probable. Déterminée à empêcher l'imprévisible Grace Mugabe de parvenir à ses fins, l'armée n'a pas hésité à intervenir.

À 93 ans, Mugabe est presque sénile. Il dort beaucoup et ce qu'il dit n'est que ce que Grace lui souffleShadrack Gutto, professeur à l'université d'Afrique du Sud

"Grace est responsable de cette crise parce qu'elle voulait prendre le pouvoir et forcer Mugabe à écarter ceux qui étaient en travers de son chemin", estime Shadrack Gutto, professeur à l'université d'Afrique du Sud, interrogé par l'AFP. "Son ambition l'a perdue", ajoute-t-il, "elle n'a réussi qu'à accélérer la chute de son mari".


"À 93 ans, Mugabe est presque sénile. Il dort beaucoup et ce qu'il dit n'est que ce que Grace lui souffle", poursuit M. Gutto, "l'armée a alors décidé que c'en était trop". Le coup de force des militaires n'a pas visé le chef de l'Etat mais, selon le mot de leur porte-parole, les "criminels" qui l'entourent. En clair, les partisans de la Première dame au sein du parti au pouvoir, la Zanu-PF, dont le couple a été exclu, et du gouvernement.


Ce groupe de fidèles quadragénaires, regroupés sous le nom de G40, s'opposent aux caciques du parti et vétérans de la lutte pour l'indépendance, dont le vice-président déchu Mnangagwa est le pur produit.

Très impopulaire auprès des Zimbabwéens, Grace Mugabe a toujours souffert de la comparaison avec la première épouse du chef de l'Etat, la respectée Sally Hayfron Mugabe, une ancienne militante de la lutte contre le régime blanc, éduquée et très investie dans la sphère sociale.


Jeune dactylo à la présidence, elle a semble-t-il entamé sa relation avec le maître incontesté du Zimbabwe, de 41 ans son aîné, en 1987, alors que Sally luttait contre un cancer. Des années plus tard, elle s'étonnera d'avoir été choisie, elle, "la villageoise". 

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Ses surnoms : "Lady Gaga", "Gucci Grace"...

Surnommée "Lady Gaga", "Gucci Grace", "la Première acheteuse" ou encore "Disgrace", elle s'est attirée les critiques pour ses dépenses extravagantes et un goût pour les affaires financières. Mais elle est entrée avec fracas sur la scène politique en 2014 en prenant la tête de la branche féminine de la Zanu-PF.


De sa position, elle a fait une tribune pour défendre publiquement son mari, prenant pour cible tous ceux qui ne se rangeaient pas derrière lui et, bénéficiant de sa protection, elle est devenue très redoutée au sein du régime.

Accusée d'avoir frappé un photographe, puis un mannequin

Ses coups de colère ont défrayé la chronique. En 2009, elle frappe un photographe britannique dans un hôtel de luxe à Hong Kong. En août 2017, elle est accusée d'avoir agressé un mannequin à Johannesburg. L'affaire fait scandale et contraint l'Afrique du Sud a lui octroyer l'immunité. Lors d'un entretien accordé depuis à la télévision publique sud-africaine SABC, elle a assuré ne plus se préoccuper de ce que les autres pensent d'elle. "J'ai la peau dure, ça m'est égal", dit-elle, "mon mari dit que l'ignorance est source de félicité".


Si ses soutiens la surnomment "Dr Amai (Docteur Mère)", "l'unificatrice" ou encore "la reine des reines", Grace Mugabe s'est fait beaucoup d'ennemis au sein même du régime. "Il suffit de regarder l'ampleur des purges au sein de la Zanu-PF", déclarait récemment à l'AFP le commentateur politique Earnest Mudzengi.

Elle a presque réussi, à quelques semaines. Il a fallu que l'armée intervienne pour l'en empêcherKnox Chitiyo

Sa dernière cible, Emmerson Mnangagwa, surnommé le "Crocodile", dispose de nombreux soutiens dans les milieux sécuritaires. "C'est une erreur tactique dans la bataille pour le pouvoir", juge Knox Chitiyo, du centre de réflexion Chatham House. "A la veille du congrès (le mois prochain) de la Zanu-PF, elle a dû se sentir sous pression et se dire 'c'est lui ou moi'", poursuit-il, "elle a presque réussi, à quelques semaines. Il a fallu que l'armée intervienne pour l'en empêcher".

   

Exclue du parti, retenue depuis mercredi avec son mari dans leur résidence de Harare, elle semble désormais promise au même sort. Un sort qui, pour la première fois depuis des années, n'est plus entre leurs mains.

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