Guet-apens contre la police : des vidéos brandies en trophée sur les réseaux sociaux

Guet-apens contre la police : des vidéos brandies en trophée sur les réseaux sociaux

ENQUÊTE – Plusieurs épisodes de violences urbaines sont rapportés ces derniers jours en région parisienne sans qu’un élément "déclencheur" précis puisse expliquer cette flambée d’embuscades. Plusieurs sources policières évoquent des formes de challenges lancés sur les réseaux sociaux…

Le canal est aujourd’hui passé en "mode privé". Mais pendant plusieurs mois, ce groupe rassemblant plus de 6500 abonnés était accessible à toute personne ayant ouvert un compte sur la messagerie cryptée Telegram. Sa création remonte au printemps dernier, alors que le confinement commence et que les policiers qui interviennent dans les quartiers difficiles pour faire respecter les mesures liées à la crise sanitaire font face à une recrudescence de guet-apens. Depuis, des centaines de vidéos ont été partagées quotidiennement sur ce groupe : Chanteloup-les-Vignes, Poissy, Les Mureaux, Clichy-sous-Bois, Bondy, Bagnolet, Montfermeil, Saint-Denis…

La majorité des embuscades concernent des villes d’Ile-de-France. Mais d’autres villes en région sont touchées : Besançon, Evreux, Cholet, Compiègne, Lyon, Nantes, etc… Une véritable vidéothèque de clips d’une trentaine de secondes qui montrent des policiers ciblés par des tirs de mortiers d’artifice sur la voie publique, alimentés par des commentaires appelant à "booster le compte" et à partager les contenus. Ces extraits de "story" capturées à l’origine sur Snapchat sont complétées par des propos moquant l’intervention des forces de l’ordre et mettant en avant le quartier ou la ville où les scènes ont été captées.

Scénario bien rodé

Le phénomène n’est pas nouveau et, depuis une vingtaine d’années, il est devenu un quasi-rituel des 14-juillet, Nouvel An, Halloween, autres jours fériés et veilles de vacances scolaires. Ou lorsqu’une opération de police dérape. Mais désormais, les séquences se multiplient en dehors de ces "événements" identifiés par les états-majors de la sécurité publique qui prévoient en conséquence des renforts de maintien de l’ordre. "Depuis quatre ou cinq ans, c’est quotidien. En grande couronne, toutes les nuits, ce genre de faits est constaté, sans compter les attaques des commissariats", observe Yvan Assioma, secrétaire national Île-de-France du syndicat Alliance.

À l’automne 2019, une recrudescence de guet-apens au mortier d’artifice avait été relevée par les policiers en région parisienne, sans qu’un événement "déclencheur" n’ait pu l’expliquer. À Mantes-la-Jolie, on entendait déjà dans les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux les émeutiers crier à l’encontre des forces de l’ordre : "Tuez-les !". Le scénario est à chaque fois bien rodé : une poubelle incendiée pour faire venir les pompiers, escortés par les policiers qui essuient à leur arrivée des caillassages et des tirs de mortiers d’artifice. "Ils s’organisent en mission commando, avec ceux qui rameutent la police, ceux qui tirent et ceux qui filment", raconte un policier d’une brigade anti-criminalité de Seine-Saint-Denis.

Comme ce mercredi soir où des policiers ont à nouveau été pris à partie dans la cité des Bosquets à Montfermeil (Seine-Saint-Denis). C’est un car de tourisme qui a joué le rôle d’"appât". Selon nos informations, les policiers ont été appelés vers 19h30 pour un véhicule de transport collectif qui aurait fait l’objet de projectiles. À leur arrivée, ils essuient des tirs de mortiers de feu d’artifice. Un tube est saisi. Une demi-heure plus tard, c’est à Rosny-sous-Bois, dans la cité du Bois-Perrier que les effectifs de la BAC sont accueillis par une vingtaine de jeunes en train d’ériger une barricade de poubelles enflammées à côté des locaux de la police municipale. À nouveau, les feux d’artifice fusent en tir tendu. Un mineur âgé de 17 ans est interpellé. Il habite dans le quartier. 

Une sorte de "jeu"

Preuve d’un certain niveau d’organisation, les policiers font parfois sur le toit des immeubles des découvertes surprenantes. Comme à Châtillon (Hauts-de-Seine) en avril dernier où 300 mortiers d’artifice et une cinquantaine de bouteilles en verre avaient été saisis en haut d’un bâtiment de la cité Vauban. Le soir même, en début de nuit, ils avaient été la cible de projectiles. Ironie de l’enquête, ce sont aussi les images diffusées sur les réseaux sociaux qui ont permis, entre autre, de confondre sept suspects neuf mois plus tard.

"La diffusion de ces vidéos sur les réseaux sociaux a comme conséquence un effet d’entraînement. Ça fait boule de neige, une sorte de course à l’échalote, c’est au quartier qui répondra à l’autre quartier par la vidéo la plus impressionnante", explique un commissaire de police de la région parisienne. Le "jeu" des voitures brûlées des années 2000 est-il en train de se transformer en "jeu" des mortiers d’artifice, version années 2020 amplifiée par la caisse de résonance que constituent aujourd’hui les réseaux sociaux ?

"Il y a sur ces vidéos des filtres et des commentaires où érigeant les attaques en trophée, comme s’ils revendiquaient l’appropriation d’un territoire", analyse Matthieu Valet, secrétaire national adjoint du syndicat indépendant des commissaires de police (SICP). Au-delà de l’effet "challenge", il y voit aussi un problème de fond, bien enkysté : "La police est perçue comme une bande rivale dans ces quartiers où les prises à partie sont un sport national."

Pénalisation de la détention des mortiers d’artifice

Avec le mortier d’artifice, les émeutiers – en grande majorité des jeunes mineurs ou de jeunes adultes – ont découvert un outil efficace pour tenir les policiers à distance, contraints de protéger et de se replier en attendant les renforts. Gérald Darmanin a annoncé cette semaine à Poissy (Yvelines) vouloir interdire la vente de ces produits aux non-professionnels et pénaliser leur détention – jusqu’à présent, c’était une infraction. "Ils les commandent déjà par Internet, via des sites étrangers. Ou sur les zones frontalières, en se rendant là où c’est autorisé. Ça ne règlera rien", objecte un gradé.

Pour la diffusion des vidéos, difficile en revanche d’y trouver pénalement à redire, y compris dans les futurs articles 24 de la loi Sécurité Globale et 18 dit "Samuel Paty" de la loi contre le séparatisme : les policiers, filmés à distance, ne sont pas identifiables. "On est peu ou prou dans le même mécanisme qu’à l’époque où les voitures brûlées étaient recensées dans la presse ce qui avait pour conséquence une forme de surenchère. Aujourd’hui, ce sont les vidéos Snapchat. Demain, ce sera sans doute autre chose", relativise, en conclusion, un cadre de la police.

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