"Il n'y avait rien de plus naturel" : les liens avec les indics au cœur du procès des policiers de la Bac

"Il n'y avait rien de plus naturel" : les liens avec les indics au cœur du procès des policiers de la Bac

JUSTICE – Au deuxième jour du procès de six policiers de la brigade anti-criminalité et de deux informateurs, le tribunal s'est penché sur le rôle et la place des indics. Les prévenus se voient reprocher, selon les cas, du racket, de la corruption, et des faux en écriture publique notamment.

"Sous couvert de la hiérarchie, je pensais que je pouvais travailler avec ces indics. Après, j'ai compris que ça n'était pas le cas. Mais comme j'ai baigné là-dedans, je ne me suis pas demandé si c'était légal ou pas. J'ai vu les plus anciens travailler avec des informateurs, la hiérarchie les félicitait. Pour moi, il n'y avait rien de plus naturel que de travailler avec des informateurs". Telle a été la défense de l'ancien policier de la Bac 18 Karim M. alias "Bylka" ce jeudi. Au deuxième jour du procès de six fonctionnaires de police et de deux informateurs dans une affaire de racket de dealers, de corruption et de faux en écriture notamment, le tribunal s'est attardé sur le rôle de ces derniers. 

Pas plus que la police judiciaire, la brigade anti-criminalité n'a pas le droit à des informateurs. La loi sur la sécurité de 2004, dite Perben II, encadre, en théorie strictement, la rémunération de leurs renseignements. Chaque personne recrutée doit être identifiée et inscrite au Bureau central des sources, qui dépend de la Direction centrale de la police judiciaire [DCPJ]. 

Ilotier dans le 18e puis à la Bac, "Bylka" plaide l'ignorance : "La règle qui m'a été transmise par les plus anciens, c'est  : un informateur, un interlocuteur. Les deux informateurs [Ahmad M. et Abdoulaye D. poursuivis également dans cette affaire], c'est moi qui les gérais". Le policier explique également que c'est lui qui a recruté ces deux informateurs et qu'il les a "présentés à sa hiérarchie".  Abdoulaye D. était ainsi un ami d'enfance, perdu de vue avant d'être recruté. C'est par son biais qu'Ahmad M. est devenu à son tour indicateur.

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La présidente rappelle à Karim M. que son supérieur a affirmé qu'il n'y avait pas d'informateur à la Bac. Dénégation du prévenu, la hiérarchie étaient au courant. "C'étaient des informateurs qui nous faisaient obtenir des résultats pour la Bac. Pour mon chef aussi puisqu'il a présenté Ahmad M., mon indic, à la douane".

Poursuivi lui aussi dans ce dossier, Aaron B., entré à la Bac en 2015, le soutient là-dessus :"Dès mon arrivée à la Bac 18, quand on m'a parlé d'informateurs, j'ai demandé si c'était légal ou pas légal. J'ai appris par la hiérarchie que si les indics travaillaient avec la PJ, on avait le droit de travailler aussi avec eux". Correction de la présidente, Isabelle Prévost-Desprez : "Le droit, non. C'était toléré".

Puis Karim M. explique avoir "eu connaissance du fonctionnement des informateurs et des risques liés à tout ça" lors de son stage "aux stups du 93". "Avant, j'avais pas entendu parler de ça", promet le prévenu. 

Ce n'était pas les articles de presse sur l'encadrement strict de la pratique qui manquaient, lui fait remarquer la présidente. Yeux rivés sur elle, mains croisées dans le dos, "Bylka" nuance un peu sa position sans changer sa défense :"J'ai entendu parler du sujet. Moi, l'institution de police ne m'a jamais évoqué que c'était un problème".

Je veux rendre service à un ami- Abdoulaye D., informateur

Comment les indics de la Bac pouvaient-ils alors être rémunérés s'ils n'étaient pas autorisés dans cette brigade ? Et si ce n'était pas le cas, quel était l'intérêt pour eux de travailler avec la police ?  "L'intérêt pour mes indics étaient justement que je leur donne accès à des services de police judiciaire pour qu'ils puissent être référencés Bureau central des sources et rémunérés", explique Bylka au tribunal.

Les indics de Karim M. l'assurent, il ne les a jamais payés. Ahmad M. dit même que seuls les services de la police judiciaire, qui le faisaient aussi travailler, l'ont rémunéré. Isabelle Prévost-Desprez ne cache pas son scepticisme. "Vous avez travaillé avec Karim M. de 2012 à 2018, vous lui donnez des infos. Vous êtes un homme d'affaires. Et vous allez nous faire croire que vous n'êtes pas payé ? Vous nous dites que vous êtes donc indic et bénévole. L'explication a ses limites quand même!"

Même position pour Abdoulaye D. qui ne veut pas parler de récompense ou de rémunération même quand Isabelle Prévost-Desprez évoque le cannabis que lui aurait donné par Karim M. après une affaire. "Je veux rendre service à un ami. On rigole ensemble, je vais dans son bar. Je suis pas un indic pour lui, je suis son ami", dit-il. 

Il ne m'a jamais remis 80 000 euros- Karim M., policier poursuivi

Du bénévolat ? De l'amitié ? Des concepts qui n'existent pas chez les indics, estime la présidente du tribunal. Une des parties civiles au procès raconte ainsi comment Ahmad M. l'a escroqué de 245.000 euros en 2017. Alors qu'il cherche à récupérer l'argent, il est arrêté par Karim M. et Aaron B., qui font état d'un pochon de cocaïne qu'il assure n'avoir jamais vu. Son explication ? Ahmad M. s'est entendu avec les deux policiers pour mettre sa victime hors-jeu. Interrogé par l'IGPN, Ahmad M. indiquera son statut "d'informateur" de Kamel M. et confirmera qu'il s'agissait d'un "piège", Karim M. empochant 80.000 euros dans l'affaire. Selon Ahmad M., c'est même le policier qui lui a proposé de "s'occuper" de Nazim B., en échange d'un tiers de l'argent escroqué (les fameux 80.000 eurosà. "J'ai hésité, j'avais jamais fait de business avec un policier", lâche notamment Ahmad M. au sujet de cet événement.

Interrogé, "Bylka" nie dans tous les sens : " C'est faux. J'étais pas au courant de ces affaires de trafics de chèques, d'échanges, de blanchiment. Il ne m'a jamais remis 80.000 euros. C'est complètement faux. C'est faux, c'est un menteur. J'ai jamais reçu d'argent d'Ahmad M.".

En détention provisoire depuis le 14 juin 2019, "Bylka" comparaît pour corruption, trafic de stupéfiants, faux en écriture publique et blanchiment notamment. Il conteste les faits, dénonce des "rumeurs" et affirme avoir été abusé par ses "informateurs". Cinq autres policiers de son équipe, âgés de 29 à 39 ans, comparaissent, selon les cas, pour faux en écriture, vol, transport de stupéfiants ou violence. Les deux informateurs sont eux aussi jugés jusqu'au 12 février, pour détention de stups notamment. 

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