Procès du 13-Novembre : ces policiers "rescapés du Bataclan" et "oubliés de l'administration"

Procès du 13-Novembre : ces policiers "rescapés du Bataclan" et "oubliés de l'administration"

JUSTICE – Trois policiers de la BAC75N ont été entendus ce mercredi par la cour d'assises spéciale de Paris. Parmi les primo-intervenants au Bataclan, ils ont pourtant été, selon eux, "oubliés".

Ils sont un peu plus d'une vingtaine à être intervenus quelques minutes le début de l'attaque au Bataclan. Comme le commissaire C. et son équipier, qui ont neutralisé le terroriste Samy Amimour à leur arrivée sur site. Ils font partie de la BAC75N. 

Pourtant, ces gardiens de la paix se considèrent depuis six ans comme des "oubliés". Ce mercredi 27 octobre, au procès des attentats du 13 novembre 2015, trois d'entre eux sont venus à la barre pour narrer cette soirée d'honneur. 

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Le procès hors norme des attentats du 13-Novembre

"J'étais fonctionnaire à la BAC75N. Ce 13-11-15, j'étais chez moi, et on avait prévu avec les camarades de se rendre au service plus tôt pour pouvoir s'entraîner. J'étais en retard, notre service débute à 22h20 normalement", commence Michel, costume cravate, les cheveux poivre et sel. Ce soir-là, il monte sur sa moto, prend le périphérique, voit des "gyrophares partout", puis ses collègues s'équiper en "équipement lourd". "Je demande ce qu'il se passe. On me dit qu'il y a eu des bombes au Stade de France, je me change en 2 mn. On prend le reste des boucliers, gilets pare-balles, des véhicules police secours, même, des véhicules blancs avec écrits 'police' dessus". On enquille derrière notre chef, le commissaire C." 

Alors qu'ils prennent la route direction Saint-Denis, plusieurs policiers de la BAC75N sont réorientés vers le Bataclan. Sur place, Michel entend les tirs et reconnait immédiatement le bruit des Kalachnikovs. "Des véhicules ont été impactés, des collègues sont postés derrière leurs véhicules. Ils répètent : 'dégagez, dégagez'. Très vite, on sort de l'axe. On est équipés en mode lourd : casques, gilets, mais il nous manque pas mal de matériel", poursuit Michel. 

"Ce jour-là on n'a pas obéi à nos ordres"

Avec les compagnies Alpha et Bravo, une colonne est constituée. Les détonations se font toujours entendre, les "ondes sont affolées". "On est arrivé 10 mn après le commissaire C. qui demande du renfort sur les ondes. On nous dit de ne pas y aller, d'attendre le Raid, la BRI, les unités spécialisées. Mais ce jour-là, on n'a pas obéi à nos ordres. Il y a nos collègues, des victimes blessées, certains dans un état dégradé, alors on y va."

Les policiers s'approchent de l'entrée du Bataclan. "Le commissaire nous dit que ça tire, qu'il y a au moins deux terroristes encore à l'intérieur, qu'ils sont en train de tuer tout le monde, il faut y aller. Vu la situation, j'ai envoyé un SMS à ma famille parce que clairement on allait y passer. J'envoie un 'Je t'aime'. Il était 22h30."

"Les personnes valides, levez les bras!"

En entrant dans la salle, Michel est ébloui par la lumière. Les coups de feu ont cessé et règne à présent un "silence de mort". Ses pieds tapent dans des chargeurs de Kalachnikovs. Au sol, une mare de sang et "des victimes les unes sur les autres"

"On extrayait les victimes à mesure que la colonne avançait. Notre attention est tout de suite attirée par un enfant sous une femme qui l'avait pris dans ses bras. "Mon collègue récupère l'enfant. Il est donné à l'effectif Delta qui va le sortir du bâtiment". 

Pendant ce temps, le commissaire crie :"Les personnes valides, levez les bras !". "Des personnes dans la fosse hurlent, on se fait insulter : 'Vous pouvez pas aller plus vite !'. On ne pouvait pas aller plus vite. La précipitation, c'était nous mettre en danger". 

Les victimes sont évacuées une par une. Michel se souvient de cette femme qui lui a agrippé la jambe et qui l'a supplié de l'aider. Il ne peut que lui répondre que les pompiers arrivent : à cet instant, la salle n'est pas encore sécurisée et les forces de l'ordre redoutent un sur-attentat, le bâtiment est peut-être piégé. "Je me retrouve à faire du secourisme dans un lieu qui n'est pas sécurisé. Je fais des dégagements d'urgence de la zone F à D, en passant par la zone K." Pansements, packing à mains nues pour stopper une hémorragie... Michel fait tout pour sauver des vies avec plusieurs de ses collègues.

Quand la BRI arrive, on dit aux policiers de tout stopper : "Le bâtiment n'est pas sécurisé". Les policiers de la BAC75N sortent du Bataclan, sécurisent les abords, puis font des levées de doute. À 0h18, l'assaut est finalement donné. Sur le boulevard Voltaire, une ligne de CRS qui se met en place tient les badauds à distance. "Un commandant frappe dans ses mains : 'allez les gars'. Il me bouscule. On a des ordres, on ne garde que Raid et BRI sur place. On nous a évincés de la zone", déplore Michel avant de conclure par ses mots : "Je porte sur mes épaules le poids de la culpabilité, on aurait voulu faire plus." Selon lui, les policiers de la BRI ont mis un "délai certain à intervenir" et à "22h30", il n'y avait qu'eux.

"Vous êtes un héros"

Alain succède à son ancien collègue à la barre. Aujourd'hui en retraite, il raconte que lui et son équipe a d'abord été dirigés vers Le Petit Cambodge et le Carillon avant de rejoindre le Bataclan où est son "patron", le commissaire C.  Alain ne sait pas "combien"  il a fait d'aller-retours "pour évacuer les blessés". "Mon regard s'est posé sur cette femme avec le demi-visage arraché, une image qui restera à jamais dans ma mémoire. Je me souviens aussi de cet homme mort en position assise dans l'entrée du SAS", explique-t-il à la cour. Il n'oubliera pas ces personnes qui "tenaient leur téléphone à bout de bras pour dire : 'je suis là'". Et de déplorer : "Mais nous n'avions pas l'ordre d'intervenir". Il n'oubliera pas non plus "ce jeune homme brun qui lui a dit : 'Vous êtes des héros'" et à qui il a répondu : "tiens le coup, les secours sont là".

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En novembre 2015, Alain avait "26 ans de service dont 21 ans à la BAC". "Jamais je n'avais vu autant d'horreur, je n'avais jamais été pris pour cible. Mes fils me disent que je suis un héros. Je me suis toujours dit que je n'étais qu'un flic ordinaire qui a fait un acte extraordinaire". Il ajoure : "On aurait peut-être pu sauver certains. J'en ai sorti 3, 4, 5 de la fosse avec le lieutenant V. mais pourquoi pas plus ? On est soumis à la voie hiérarchique et on ne peut pas aller au-delà des ordres qui ne sont pas donnés". Le président commente alors : "Vous en avez quand même sorti quelques-uns et c'est déjà bien."

"Nous sommes des rescapés du Bataclan et des oubliés de l'administration. Ce soir-là, on a eu très très chaud, la mort n'était pas très loin", ajoute-t-il. Me Szwarc, avocate de parties civiles lui demande s'ils ont été récompensés. "Nous avons eu la médaille de la sécurité intérieure couleur argent, remise à la préfecture, un échelon et 500 euros. Bien ? Pas bien ? Je ne sais pas, mais si on me demande, je pense que non", lui répond Alain.

Dernier des primo-intervenants à témoigner à la barre, Emmanuel, revient sur ces moments à leur arrivée. "Dedans, c’est un carnage, les vivants sur les morts, les morts sur les vivants. La lumière était allumée. Les frissons me sont venus. En BAC on a vu pas mal de choses, mais là...", commence-t-il.  "Je me retourne alors vers le major, il me dit : 'J'en ai vu des trucs dégueulasses dans ma carrière, mais là...'"

Emmanuel a aussi vu debout, devant lui, une femme avec "la joue complètement arrachée". "Elle nous tend la main et nous dit : 'Aidez-moi, aidez-moi, aidez-moi'. Je peux vous dire ça glace le sang. Une fois la majorité de ces personnes évacuées, il a aussi vu cet homme, les deux poings serrés et il crie : 'les enculés, les enculés, les enculés.' Je ne sais pas ce qu'il est devenu."

Emmanuel et la vingtaine de policiers de la BAC75N ont sauvé plusieurs personnes ce soir-là. Ils ne savent pas dire combien au total. Michel pense qu'à lui seul il en a aidé plus d'une dizaine. "L'enfant, la femme à la joue arrachée, il y a quelque chose qui nous lie, je la salue. Savoir ce que sont devenus ces gens, c'est légitime et humain", conclut Emmanuel. Me Coviaux, l'avocate de Gaëlle, "la femme à la joue arrachée", lui transmettra le message.

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