Procès des attentats du 13-Novembre : "Un pote me dit 'sauve-moi', je ne pouvais pas"

Procès des attentats du 13-Novembre : "Un pote me dit 'sauve-moi', je ne pouvais pas"

JUSTICE – Plusieurs victimes des terrasses parisiennes ainsi que des proches des personnes décédées ont témoigné ce jeudi devant la Cour d'assises spéciale de Paris. Avec encore ce jeudi, beaucoup d'émotion.

Troisième jour de témoignages de victimes au procès des attentats de novembre 2015. Ce jeudi, près de vingt personnes se sont succédées à la barre. Elles étaient présentes au Petit Cambodge, rue Bichat, à La Bonne Bière où à La Belle Équipe le soir des attentats ou elles y ont perdu un être cher. 

Les souvenirs, heureux ou douloureux, évoqués devant la Cour ont suscité des réactions diverses, à la barre et sur les bancs.

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Le procès hors norme des attentats du 13-Novembre

"J'ai pris cet événement comme une étape à franchir"

Alice et Aristide, 23 et 26 ans au moment des attaques ont été les premiers à déposer. Alice était voltigeuse. Son travail ? "Faire rêver les gens". Aristide était rugbyman et voulait "atteindre un niveau mondial". "Le 13 novembre, on était rentré à Paris pour voir nos parents et nos amis. On voulait manger au Petit Cambodge parce que c'est super bon mais c'était plein", raconte Alice. Ils s'éloignent du restaurant puis les tirs commencent. "Moi j'ai cru que c'était des pétards, parce que c'était la fête. Mon frère m'a plaquée au sol. Il a mis son corps pour me protéger des balles. J'ai pris une balle dans le bras gauche", raconte la jeune femme avec une sérénité étonnante. "Je me suis fait réveiller de ce cauchemar par des gens qui agonisaient autour de moi. Je me suis rendu compte que pendant les tirs, mon frère avait repris d'autres balles. Mon frère ne me répondait plus, ma priorité, c’était de le sauver, de le maintenir en vie. "

Aristide se souvient lui avoir vu ce soir-là une voiture arriver, puis un homme ressemblant à l'un de ses amis "une kalachnikov à la main". "J'ai été touché par 3 balles, j'ai reçu plusieurs centaines de morceaux de balles dans la jambe", détaille-t-il calmement. Il se souvient de ce "sentiment de mort imminente". "Si je suis en vie, c'est grâce à ma sœur qui a tout fait pour me maintenir en vie, pour me tenir, avec d'autres, du bon côté", assure-t-il.  "Aristide et moi on s'est battus pour garder de l'amour et de la joie et de la vie", confie Alice. Leur force est visible. Après les opérations, la rééducation, ils ont tout fait pour reprendre leur carrière, pas forcément comme avant. "Je ne ressens aucun besoin de réparation, de justice. J'ai pris cet événement comme une étape à franchir", commente Aristide. 

"J'ai crié plusieurs fois : 'je veux vivre'"

Claude-Emmanuel était lui à la Bonne Bière avec "un ami d'infortune". Quand il arrive à la brasserie, le serveur lui demande intérieur ou extérieur. "Je dis : "extérieur". Puis je me ravise : "intérieur". Son choix lui a sauvé la vie. Claude-Emmanuel est atteint de plusieurs balles. "Des témoins me disent que j'ai crié plusieurs fois : 'je veux vivre'. Puis une femme a essayé de me poser un garrot. Le temps passait, j'ai senti que mes forces m'abandonnaient. J'ai vu la mort. Je me suis vu mourir. Je n'ai pas eu peur, j'étais juste révolté, je me suis dit que je n'avais pas choisi ce moment-là. Puis j'ai entendu les secours arriver". Claude-Emmanuel s'est "cramponné à la vie". Une balle "a brulé son intestin", il a été atteint à la jambe. "Aujourd'hui vous avez devant vous un homme debout, tranquille, heureux, même si de temps en temps fragile", déclare-t-il à la Cour. Il travaille à présent pour une association qui aide les jeunes des quartiers, les personnes défavorisées…  

À la fin de sa déposition, Claude-Emmanuel souhaite s'adresser aux accusés, "sans haine". "Je vous considère comme des êtres humains au-delà des crimes qui vous sont reprochés. Je me suis souvent demandé pourquoi vous avez fait cela. Qu'est-ce qu'il se passe dans une tête pour qu'un jour on décide de tuer ? Ce qui vous a animé..." Il poursuit : "Comment avez-vous pu penser que la mort de gens ici pourrait compenser la mort de gens là-bas. J'aimerais vous parler un jour, peut-être pas devant ce tribunal mais si vous êtes prêt à dialoguer, moi je suis prêt à pardonner. Mais un pardon, ça se demande".

"C'est une reine à qui j'ai fermé les yeux"

Les personnels de la Belle Équipe et les proches de personnes qui y ont perdu la vie ont ensuite déposé. Grégory d'abord, le patron. Djamila Houd, sa femme et mère de leur fille, fait partie des 21 victimes décédées ce soir-là. "C'est une reine à qui j'ai fermé les yeux avant son dernier souffle de vie". Nicolas, serveur et aujourd'hui directeur de la Belle Équipe n'oubliera lui "jamais le bruit des balles puis le silence". Ni Hodda Saadi, qui fêtait ses 35 ans ce soir-là dans le café. "Elle était belle, elle avait encore les yeux ouverts". 

Baptiste était lui en train de commander trois coupes de champagne quand les coups de feu ont commencé. Il décrit ses amis avec "des balles dans la tête", "des balles dans le corps partout où il regarde", "des viscères qui sortent"

"Un pote me dit : 'sauve-moi', je ne pouvais pas. Un pompier me dit qu'il est foutu. Une fille n'avait plus de genoux, un pote meurt dans mes bras", se remémore-t-il, la voix emplie de tristesse. "Après je reste dix minutes près de mon ami à le fixer, pour ne pas l'oublier quoi, c'était Romain, Romain Feuillade", confie-t-il.

"Un destin brisé par des terroristes"

Jocelyne, la maman de Romain Feuillade, prend ensuite la parole. "J’ai voulu témoigner pour la mémoire de Romain et pour parler de la personne qu’il était, dont le destin a été brisé par des terroristes". Son fils avait 31 ans quand il est mort. Il était venu à Paris pour devenir comédien et travaillait à la Belle Équipe. La dernière fois qu'elle l'a serré dans ses bras, c'était en octobre 2015, pour son anniversaire. "En apprenant la mort de Romain on crie, on pleure, on fait n'importe quoi. Je suis allée dans sa chambre prendre la peluche qui est là, que l'on a achetée pour ses 20 ans", dit-elle, montrant l'ours qu'elle a amené au tribunal ce jeudi. 

Puis Jocelyne tient absolument à lire une lettre, que son fils a écrit à ses parents pour leur Noël, en 2009, quand il avait 25 ans."Maman, papa, pour ce Noël, j’ai beaucoup réfléchi au cadeau que je pouvais vous faire en ces temps de crise. Il est temps de vous offrir un cadeau qui porte tout l’amour que j’ai pour vous.". Elle ne peut retenir ses sanglots. Romain y remercie ses parents pour "l'éducation qu'il a reçue", "la chance qu'il a", notamment d'avoir "des parents toujours présents. Il finit sa lettre par ses mots : "Je n’ai pas envie de conclure cette lettre car notre histoire continue, je veux que vous sachiez tout l’amour que je vous porte". Romain s'en est allé le 13 novembre 2015, comme 129 autres personnes. 

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Vincent, son grand-frère, sera comme sa maman, très affecté lors de son témoignage. Il vit en province et quand plusieurs proches sont venus lui annoncer la mort de son frère, il s'est "mis à crier", puis est "tombé, inerte".  Il évoque ensuite la suite, après son arrivée dans la capitale. "Il a fallu aller voir Romain à l'institut médico-légal. Aller à son domicile, mettre des affaires dans des sacs. On est dans son appartement mais il n'est pas là. La mise en bière a été insoutenable", continue-t-il avant d'ajouter :"J'ai porté Romain jusqu'à la dernière minute, le jour de son incinération au père Lachaise". 

Aujourd'hui, son petit frère est encore à ses côtés. "J'ai la devise de Paris et les coordonnées de La Belle équipe tatoués sur ma jambe (...) Romain continuera d'avancer avec moi", assure-t-il. 

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