Procès des attentats du 13-Novembre : "Je crie, je hurle : 'Papa est mort ! Papa est mort !'"

Procès des attentats du 13-Novembre : "Je crie, je hurle : 'Papa est mort ! Papa est mort !'"

JUSTICE – Les auditions de victimes directes ou par ricochet du Bataclan se poursuivent. Ce jeudi, les proches de Nicolas Classeau, décédé dans la salle de concert, se sont succédé à la barre suscitant beaucoup d'émotion dans la salle.

Sa petite amie, sa maman, son ex-femme, deux de ses fils, la maman de son troisième garçon, puis son papa, se sont succédé à la barre. Ce jeudi, c'est une grande famille recomposée et endeuillée, en larmes, qui est venue témoigner devant la cour d'assises spéciale pour rendre hommage à Nicolas Classeau, 43 ans dont la vie a été emportée il y a six ans. 

Directeur de l’IUT de Marne-la-Vallée, guitariste autodidacte, le quadragénaire était un fan de rock et amateur de concert. Le 13 novembre 2015, c'est avec Caroline, sa petite amie, qu'il est allé au Bataclan. 

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Le procès hors norme des attentats du 13-Novembre

"Je lui promets qu'on va s'en sortir"

Ce soir-là, Caroline et Nicolas ratent la première partie du concert. Ils arrivent vers 21h dans la salle, prennent des bières et partent dans la partie droite de la fosse. "Nous étions de bonne humeur et heureux d'être là", se souvient Caroline, première à témoigner.

Tout d'un coup, "un bruit sec et métallique". Caroline aperçoit alors "une silhouette avec une arme à la main" et croit à cet instant à "une mise en scène de mauvais goût". Sous ses yeux, Nicolas "blêmit, suffoque". "Il est encore debout mais ses jambes commencent à fléchir. Je crie, je lui donne des claques, je l'appelle mais il ne me répond pas. Je comprends ensuite que c'est comme à Charlie,  c'est un attentat. Les rafales continuent, j'essaie de me protéger mais je suis très exposée." Puis Caroline ne voit plus Nicolas. Les lumières s'allument. "J'entends Nicolas gémir, je lui parle, je lui promets qu'on va s'en sortir", détaille-t-elle à la cour. À peine ses mots prononcés dans la salle d'audience, un des fils de Nicolas Classeau quitte la salle, effondré. "Les terroristes visent, tirent. Ils visent, ils tirent. Jamais je n'oublierai cette désinvolture, cette posture. Ces hommes ressemblent à des chasseurs et nous sommes le gibier."

Elle parvient à s'enfuir. Une fois dehors elle réalise qu'elle est blessée mais veut à tout prix retourner dans la salle chercher sa moitié. Quelqu'un lui crie : "Maintenant, c'est chacun pour sa peau, ne retourne pas là-bas, tu vas te faire buter." "J'ai dû laisser Nicolas là-dedans, seul dans cette horreur. Je le reverrai après, derrière une vitre à l'Institut médico-légal."

"J'avais envie de crier, de me rouler par terre"

Jocelyne, la maman de Nicolas s'approche ensuite de la barre, entouré de deux de ses petits fils, Nino et Marius, dont l'un avait quitté la salle peu avant. Nicolas était son fils unique. Elle ne savait pas que ce soir-là il était au Bataclan. Après les attentats, elle n'a pas eu de nouvelles. "Je me suis dit : 'Si je n'ai pas de nouvelles de la police, c'est qu'il doit être vivant, sinon ils m'auraient appelée'. Je pensais un peu trop aux films policiers." 

Tous les proches se mettent à le rechercher. Les numéros ne répondent pas, et quand quelqu'un décroche, personne on sait où se trouve Nicolas. Jocelyne apprend le décès de Nicolas dans le tramway, entre la porte de Charenton et la porte de Vincennes. "J'avais envie de crier, de me rouler par terre, mais il y avait plein de monde", explique-t-elle en sanglots, réconfortés par les caresses que ses deux petits-fils lui portent dans le dos. 

"J'ai le regret de ne pas lui avoir dit suffisamment que je l'aimais", confie Jocelyne. "On n'avait pas pris l'habitude de dire ces mots-là. Je lui montrais différemment."

"Pas de nouvelle de papa"

Delphine, la maman de Marius et Nino prend le relais à la barre. "Le 13 novembre 2015, j'ai envoyé un message à Nicolas à 23h pour savoir où il était et lui dire que nous nous allions bien, nous étions en sécurité à Montreuil, mais je n'ai pas eu de réponse." Delphine se rend dès le samedi dans plusieurs hôpitaux mais "Nico n'y est pas". "Pas de nouvelle de papa, on le cherche, tout le monde le cherche", explique-t-elle alors à ses enfants. 

Vient cet effroyable coup de fil d'un proche : "Il y est passé Delphine." "Je crie, je hurle : 'Papa est mort ! Papa est mort !' Que vais-je leur raconter ? Un attentat ? Qui ? Quoi ? Comment ?", insiste Delphine. La maman et ses deux garçons se rendent à l'Institut médico-légal et voit le corps du défunt. "Une image de lui qui n'était pas celle que nous avions, un choc supplémentaire pour les enfants."

Delphine raconte ensuite à quel point les choses ont été difficiles pour ses deux fils, alors âgés de 15 et 11 ans. Marius a fait deux mois en pédopsychiatrie en 2018. "Il était maigre, prostré, avec des envies de mourir. Depuis le début, quand un des frères tombe, s'effondre, l'autre s’accroche à la branche." Après Marius, c'est Nino qui craque.

"Oui, la vie est dure, monsieur le président, je rêvais mieux pour mes fils. Depuis nous sommes contraints de réparer les vivants et d'apaiser les douleurs", conclut Delphine en indiquant que tous étaient "un peu morts ce 13 novembre 2015"

"Coucou papa, tu vois ce qu'il se passe"

Nino, 21 ans aujourd'hui, détaille ensuite à la cour sa soirée du 13. Il apprend par texto ce qu'il se passe au Bataclan et envoie un message à son père. "Coucou papa, tu vois ce qu'il se passe ?" "Il ne m'a pas répondu, mais je n'étais pas encore inquiet", se remémore le jeune homme châtain, vêtu d'un t-shirt banc. 

Quand il apprend le lendemain la mort de son père, il pleure, s'effondre, sort dans la rue et crie "Ils l'ont tué !" "Je me souviens avoir voulu rejoindre l'armée pour me venger tout seul", admet Nino, éploré. 

Après plusieurs semaines d'absence, Nino finit par retourner à l'école mais ça ne va pas. "Dès que je ferme les yeux, je vois mon père se faire tuer. En janvier dernier, j'ai craqué, je ne pouvais plus rien faire, plus me lever le matin. Mais je continuerai à aller au spectacle, au concert, écouter de la musique. Tout ce que mon père aimait faire." Il est en larmes quand il rejoint les bancs dans la salle. 

"À dimanche Papa"

La voix de Marius, 17 ans aujourd'hui, résonne ensuite sous les lambris de la salle. La dernière fois qu'il a parlé à son père, Marius se souvient lui avoir dit : "À dimanche Papa." Il ne le reverra jamais vivant. "Mon père a été sauvagement été assassiné par des balles de kalachnikov alors qu'il faisait ce qu'il aimait : écouter de la musique à un concert", souligen le jeune garçon, cheveux bruns courts et Sweat-shirt noir Jordan sur le dos. 

"Un jour, j'ai pensé à la mort comme solution pour rejoindre mon père, pour le revoir", reconnaît Marius. Il est hospitalisé deux mois en psychiatrie et en sortira avec un traitement sous antidépresseurs qu'il prend encore aujourd’hui. 

Alors face à ce chagrin, à cette douleur, à ces images du Bataclan qu'il a vues à la télé et qui le hantent depuis ; Marius ne peut supporter le comportement de certains dans le box. "La semaine dernière, j'ai entendu les témoignages de trois femmes rescapées du Bataclan, c'était horrible. À la suspension d'audience, j'ai pu constater que des accusés rigolaient entre eux. Monsieur le président, est-ce normal ?", interroge le jeune homme. 

Dans le box Farid Kharkhach, accusé, demande alors à prendre la parole. "Tous les témoignages me font saigner le codeur mais voir des enfants aujourd'hui, ça me touche beaucoup. J'ai l'âge de leur père et j'ai des enfants." "Je vous jure que je suis pas un terroriste. Je suis contre ça. D'autres dans le box ne sont pas des terroristes. Je suis musulman. L'islam, c'est pas ça", clame-t-il avant de remercier le président de l'avoir laissé parler. 

La parole revient aux parties civiles et c'est Daniel, le papa de Nicolas, qui raconte à son tour comment il a appris, alors qu'il se trouve à 500 km de Paris, la mort brutale de son fils. Il raconte ensuite cette anecdote où un jour,  en allant lire sur la tombe de Nicolas, il a trouvé un pot blanc en céramique sur lequel son petit-fils Darius avait écrit : "Pourquoi tant de haine ?". "Je souhaite de tout cœur que les idées de Daech n'aient pas pénétré trop profondément notre société", espère Daniel. 

"Alors je ne verrai plus jamais mon papa"

Corinne enfin, la maman du plus jeune fils de Nicolas est la dernière à parler de lui devant la cour. "Il avait 6 ans lorsque son père a perdu la vie au Bataclan. Le soir du 13 novembre, j'étais seule à la maison avec lui. Je suis journaliste et je voulais savoir s'il pouvait garder notre fils." Nicolas ne lui répond pas. Corinne a alors un "mauvais pressentiment". 

Le lendemain, Jocelyne, la maman de Nicolas l'appelle, lui dit que tout le monde est sans nouvelle. Corinne fait le choix de ne pas inquiéter le petit et lui laisse regarder des dessins animés. "Il est un peu excité. L'après-midi, il a un anniversaire. Il n'est pas au courant des attentats. Je prépare des pâtes."

L'effroyable nouvelle arrive. "Mon fils est alors heureux, insouciant, je me demande comment je vais pouvoir lui annoncer cette nouvelle." Corinne décidé de le conduire à son anniversaire. Et ce n'est qu'après avoir été le chercher qu'elle lui dira l'indicible, sur le canapé du salon. "Je cherche des mots précis. Je dis même le mot 'attentat' mais ce mot n'a pas de sens pour un enfant de 6 ans. Puis je vois ce regard, affolé et il me dit : 'Alors je ne verrai plus jamais mon papa. Je n'ai plus de papa.' En deux phrases, il avait résumé la situation."

Le petit garçon a pendant longtemps ensuite parlé de son père au présent, et écrit son nom à l'école dans la fiche de renseignement. Pendant longtemps aussi, il n'a pas pu dormir seul, accroché à sa maman "comme une sangsue". Aujourd'hui âgé de 12 ans, il est en 5e. Il aime le foot et les jeux vidéos, a parfois des problèmes de concentration. "Parfois, je vois son petit visage qui se ferme, il s'isole dans sa chambre. Et moi je me sens démunie face à cette souffrance", poursuit Corinne. Avant de conclure : "Je voulais témoigner pour mon fils qui était si jeune. On lui a volé son père de manière si injuste. Et ce procès sert aussi à rappeler ces enfants orphelins qui doivent grandir sans un repère."

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