Procès du 13-Novembre : "Avec 7 ou 8 impacts dans le corps, j'étais la mieux lotie de tous"

Procès du 13-Novembre : "Avec 7 ou 8 impacts dans le corps, j'étais la mieux lotie de tous"

JUSTICE – Des victimes de la Belle équipe ou du Comptoir Voltaire et des proches des personnes décédées se sont succédé ce mardi à la barre. Force, émotion, chagrin et colère étaient au rendez-vous.

Comme certains l'ont déjà dit au cours du procès des attentats du 13 novembre 2015, c'est grâce à une succession d'événements qu'ils sont encore là aujourd’hui. Ce mardi, des rescapés des attaques de La Belle équipe et du Comptoir Voltaire, ainsi que des proches des victimes décédées au cours de la fusillade survenue dans le premier établissement - qui a fait 21 morts et 8 blessés en 18 secondes - sont venus à la barre. Tous ont relaté comment ils avaient vécu cette terrible soirée, et décrit à quel point leur vie avait changé depuis ces attaques. 

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Le procès hors norme des attentats du 13-Novembre

"Hodda, c'est comme Messi à Barcelone"

"On va essayer d'être fort, de ne pas pleurer", lâche Khaled, en préambule de son témoignage. Ce grand jeune homme était à La Belle équipe le 13 novembre 2015, pour l'anniversaire d'Hodda, l'une de ses sœurs. À l'époque, il vivait chez elle depuis trois ans, après être arrivé à Paris du Creusot. Il ne pouvait alors imaginer que jamais Hodda ne soufflerait ses 35 bougies ce soir-là, et qu'il perdrait aussi ce même jour une autre de ses sœurs, Halima, 36 ans. Mère de deux jeunes enfants, mariée à un Sénégalais, celle-ci avait pour projet de s'installer en Afrique. 

Il est 21h36 quand  les tirs commencent à La Belle équipe. Khaled croit d'abord à un problème d'électricité. "Je lève la tête, je regarde, et là je me rends compte qu'une deuxième rafale arrive, que ce sont des armes. Je suis derrière un petit meuble. Je bouge pas, j'attends que ça se termine. Quand c'est terminé, égoïstement, je pense à mes sœurs. Je me pose pas de question, je me lève, j'enjambe tous les corps", se souvient-il.

 "Musulman mais pas pratiquant", Khaled fait lors fait "appel à Dieu". L'une de ses sœurs, Halima, est "morte sur le coup". "Elle a pris une rafale dans le dos" détaille son frère cadet qui a amené sa dépouille dans le restaurant voisin, Le Petit Baïona. Puis il découvre son autre sœur, Hodda. "Elle a pris une balle dans la tête, mais elle respirait." Khaled garde espoir jusqu'à la dernière minute. Malheureusement, Hodda succombera peu après à ses blessures. "Hodda, c'est comme Messi à Barcelone, le pilier. Ils l'ont enlevée", déclare le jeune homme, empli de chagrin. 

"Exécuté comme un animal"

Dominique, elle, a perdu son fils, Victor Muñoz, 24 ans, à La Belle équipe. Il avait 24 ans. Le 13 novembre, cette élue du 11e arrondissement était de permanence quand elle apprend qu'il y a eu une fusillade dans le quartier et que Victor est blessé. 

En arrivant sur place, elle croise deux amis de Victor, qui lui remettent la veste de son fils. Elle comprend alors "la gravité de l'attentat". "J'ai vu les corps gisant sur la terrasse recouverts de draps de différentes couleurs. J'ai appris qu'il y avait 19 morts et une urgence absolue." Dominique imagine alors que Victor est "cette urgence absolue". 

Un peu plus tard, vers 1h du matin, on lui indique que son fils ne fait pas partie des personnes décédées. "Je me raccroche à cet espoir", explique cette femme très éprouvée accompagnée par son fils ainé à la barre. "Vers 13h, le samedi 14 novembre, Alexandra la petite amie de Victor a appris qu'un corps pouvant correspondre à Victor était à l'institut médico-légal." La terrible nouvelle arrive. Victor est mort. Dominique et son époux José, ne pourront embrasser leur fils qu'au moment de la mise en bière. 

Dominique précise qu'elle est venue à l'audience pour que les accusés la regardent dans les yeux et réalisent la "douleur d'une mère". "Je les méprise, parfois je les hais. Je suis fière de mon fils Victor", insiste-t-elle. "Notre fils est mort, exécuté comme un animal", ajoutera son mari quelques secondes plus tard. "Nous démontrerons chaque jour à ces créatures du mal ce que représentent l'amour, l'amitié, la tolérance." 

"Là, c'est la descente aux enfers"

Ce 13 novembre 2015, vers 21h30, Nadia, Égyptienne, maman de Lamia Mondeguer, 30 ans, décédée à La Belle équipe, est chez elle dans le 11e quand elle entend "tatatata" dans la rue. Elle est sur son ordinateur. Son mari, "Finistérien", précise-t-elle, regarde la télé. Elle ne s'inquiète pas pour autant. "Si c'était grave, on entendrait les sirènes, comme en janvier (pour les attentats de Charlie, ndlr), car nous sommes sur le boulevard Voltaire." 

Puis des messages arrivent sur le Whatsapp familial : "Qu'est-ce qu'il se passe à Paris ?" Le périmètre des événements se resserre sur le 11e arrondissement. "On apprend que notre fille Lamia est en dîner amoureux avec Romain. Et en même temps on est en empathie avec ce qu'il se passe au Bataclan. Moi, je ne cède pas aux inquiétudes", relate Nadia. La famille essaie tout de même peu après de joindre Lamia, puis Romain, en vain. "Au bout du fil, on me dit au numéro vert que le nom de Lamia n'apparait pas, qu'il ne faut surtout pas rappeler. Voilà."

Reste que Lamia est introuvable. Ses amis aident dans les recherches. Certains décident d'aller dans les hôpitaux, d'autres de passer des coups de fil. "À 13h, le samedi, c'est la maman de Romain qui appelle pour dire qu'il est décédé. Nous, ce sera à 14h. La sœur de Romain va voir à l'institut médico-légal le nom de Lamia sur les listes. Et là, c'est la descente aux enfers." 

Nadia précise n'avoir jamais reçu "d'appel officiel" lui annonçant le décès de sa fille. "D'un coup, on se retrouve coupé du monde. Voilà. J'ai pas crié, j'ai pas dit 'c'est injuste'. Il y a juste une dissociation qui s'est opérée en moi. Jean-François m'a dit tout simplement : je suis triste." 

En arrivant à l'Institut médico-légal, Nadia et Jean-François apprennent que leur fille est morte à La Belle équipe, "un café en bas de la maison". "Le dernier SMS de Romain à Lamia c'est : 'Je n'ai pas d'idée, c'est toi qui décides.' Lamia arrivera à La Belle équipe. Romain 10 minutes plus tard. Ils ont pu discuter 30 minutes avant le carnage..." 

Nadia rappelle ensuite la terrible erreur faite par les personnels à  l'institut médical, quand un corps qui n'était pas celui de Lamia a  été présenté à sa famille. "Je remercie les nombreuses personnes pour m'ont empêchée de signer ce jour-là le PV de reconnaissance", dit-elle. Puis elle s'en prend au "Premier ministre de l'époque" (Manuel Valls, ndlr) qui, le samedi, "fanfaronne que tous les corps ont été identifiés". "On était les oubliés de la terre", s'agace-t-elle. Les proches de Lamia Mondeguer la retrouveront plus tard pour la soutenir enfin. 

"Ma fille est née le 21 juillet 1985 pour quitter ce monde de la manière la plus violente, tuée par des hommes qui avaient son âge. J'ai vu leurs années de naissance, j'aurais pu être leur mère", relève Nadia, courageuse et forte à la barre, un accent dans la voix. "Je les ai imaginés dans mes mains, des petits bout'chous innocents. À mesure que l'on avance dans la lecture du dossier, ces anges deviennent des montres. Quel gâchis pour nos enfants et quel gâchis pour eux." 

" Un steak tartare, c'était une idée absurde"

Sonia et Théo n'étaient pas à La Belle équipe le 13 novembre et ont eu eux plus de chance qu'Hodda, Halima, Victor ou Lamia. Ce soir-là,  ils se sont retrouvés à Nation pour manger un bout. Théo veut aussi voir le match. Ils décident d'aller au Comptoir Voltaire. "Je commande un steak tartare. Le terroriste rentre, il ouvre très violemment les portes battantes. Si je ne me trompe pas, il me sourit un peu. Je le trouve louche", détailleSonia, perfecto en cuir bordeaux sur le dos, bun sur la tête. "Je me dis : 'arrête d'être parano'. Je prends une bouchée de mon steak tartare et la suite, tout le monde la connait." À 21h41, le terroriste Brahim Abdeslam se fait exploser.

"C'est difficile de décrire ce que ça fait de se prendre une bombe en pleine tête", poursuit-elle. Elle parle de douleur à l'œil qu'elle ressent soudain, puis se souvient avoir découvert son visage dans une vitre, "défigurée", "couverte de sang". Sonia se voit alors mourir. Elle pense à ses parents, à son chien, puis essaie de parler à un policier présent pour lui dire que contrairement à ce que tout le monde pense à cet instant, ce n'est pas une "explosion de gaz" mais "un kamikaze qui s'est fait exploser". Dans le restaurant, il y a alors "du sang partout" et "une odeur de poudre". "Le terroriste est éventré - je ne sais pas si c'est le terme - et Théo est allongé à côté du kamikaze. Pour moi, il est mort." 

Théo et Sonia sont hospitalisés. À la Pitié Salpêtrière, elle voit arriver au cours de la nuit d'autres blessés, des terrasses et des autres attaques. "Avec sept ou huit impacts dans le corps, j'étais la mieux lotie de tous." Au total, Sonia a subi 35 opérations, et d'autres sont encore prévues. Elle a eu des envies de suicide, mais garde la tête haute, tout comme son humour. "Je n'ai jamais plus commandé de steak tartare depuis, je me suis dit que c'était une idée absurde", relève-t-elle en riant. 

Son ami Théo, qui a témoigné après elle à la barre, est lui aussi revenu sur la soirée. Il a parlé de ses douleurs, de cette épaule qui le brûlait, des "treize agrafes" qu'on lui a mises "dans le dos, à vif", de son réveil le 14 novembre à l'hôpital. "J'étais attaché. Je ne sentais plus ma bouche, mon épaule, mon crâne." 

Theo sortira finalement de l'hôpital, avant qu'une infirmière à domicile ne réalise que les examens qui ont été pratiqués sur le patient n'ont pas été complets. "Je suis retourné à l'hôpital. Dans la précipitation, ils avaient oublié de me faire une radio des cervicales. Ils ont retrouvé quatre boulons. On a dû m'opérer à nouveau." Malgré tout cela, Théo reconnait avoir "eu ce soir-là beaucoup de chance, une bonne étoile". Le changement de place des deux amis dans le restaurant, comme la présence d'un soignant dans l'établissement le soir de l'attentat lui valent d'être toujours en vie aujourd'hui.

"Je suis là pour tenter de sauver des vies, kamikaze ou pas"

Et c'est ce soignant justement qui a été le dernier à déposer ce mardi. David était au Comptoir Voltaire avec un ami mexicain. Ils viennent de passer la commande quand ils entendent "une explosion". "Je l'associe tout de suite à une explosion au gaz. Je crie très fort : 'Coupez le gaz'. Quelqu'un répète cette phrase, c'est l'affolement. Je suis obligé de passer par l'entrée du Comptoir. Je vois trois victimes par terre, je suis obligé de m'occuper d'elles", explique le rescapé à la cour. 

David voit d'abord Catherine, la serveuse, qui "est très mal". "Je m'occupe d'elle, puis je demande qu'on lui parle en attendant les secours." Il aperçoit alors Théo dans une mare de sang. "Je vais le prendre, le mettre par terre, l'allonger. Je vois qu'il pisse le sang au niveau du cou. Je vais le compresser avec un tissu." Il continue de décrire la scène : "Puis il y a un autre type, affalé sur les tables, je le prends, je me mets par terre, il n'a plus de pouls. Je vais le masser."

Le soignant dit alors avoir aperçu la ceinture explosive sur ce troisième corps, mais n'avoir rien dit, jusqu'à l'arrivée des secours. "Le chef de corps est arrivé, je le connaissais par mon travail. Je lui dis lui : 'Ce type, c'est lui qui s'est fait sauter'. J'avais vu des fils sur ce type, des fils noir, orange. J'ai compris que ça n'était pas une explosion de gaz mais un terroriste. Le chef dit : 'On évacue.' Il me demande de les aider. Je continue à prendre en charge Théo."

Puis David rentre chez lui, avec son ami. Le lendemain, il n'a qu'une idée en tête, récupérer ses affaires, restées au Comptoir Voltaire. En arrivant sur les lieux de l'attaque, un policier lui dit : "Ah, vous êtes le fou, le taré qui a massé le fou, le kamikaze (Brahim Abdeslam, ndlr)." "Cette information à ce moment-là je l'ai entendue, mais elle ne m'a rien fait. Même si je savais que j'avais tenté de sauver un kamikaze. Je m'en fous. Moi, je suis soignant, je suis là pour tenter de sauver des vies, kamikaze ou pas", conclut celui qui travaille toujours à l'AP-HP en parallèle de missions humanitaires. De quoi pousser le président Jean-Louis Périès à ce commentaire aussi sobre qu'éloquent : "Merci monsieur pour le geste que vous avez fait ce soir-là, je n'en dirai pas plus."

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L'audience doit reprendre mercredi à 12h30 avec les témoignages des victimes du Bataclan.

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