Disparitions inexplicables, ossements retrouvés... Quel mystère hante la forêt de Boscodon ?

Disparitions inexplicables, ossements retrouvés... Quel mystère hante la forêt de Boscodon ?

ÉNIGME - Derrière les paysages idylliques, des ossements retrouvés au cœur de la forêt et des promeneurs évaporés. Le massif du Boscodon, paradis boisé prisé des randonneurs et niché dans les Hautes-Alpes, est entaché par quatre disparitions enregistrées en cinq ans.

Il a beau arpenter régulièrement les chemins sinueux, les crêtes abruptes... Cette forêt n’a pas livré ses secrets. Éric Klamm ne cesse de revenir sur les pas de son épouse, imaginer son trajet avant qu'elle ne s’évapore le 26 novembre 2020, le point de bascule. Ce jour-là, en fin de matinée, sa femme Laurence part en promenade. "Petites baskets, jean, blouson", sans téléphone, sans papier, elle aurait dû rentrer rapidement, raconte son mari dans le reportage TF1 en tête d'article. "C'est vraiment la petite balade pour aller prendre l’air un peu au bout du jardin", raconte-t-il. Mais Laurence ne reviendra pas. Tout signe de vie disparaît. 

La promeneuse est l’une des quatre randonneurs "avalés" en six ans par le ventre de cette forêt de 900 hectares sur flanc de montagne, sans laisser d’indices derrière eux pour la plupart. Un territoire immense, offrant une vue idyllique sur l’eau émeraude du lac de Serre-Ponçon. Cadre paradisiaque quadrillé en vain à coup de battues, de repérages en hélicoptère et en drone, dans les heures et les jours qui suivent la disparition de Laurence Klamm. Subsiste un seul mince indice : un premier chien suit la trace de Laurence jusqu’à un pont au cœur du massif. Mais quelques jours plus tard, une nouvelle piste est découverte au centre d’un champ ; et puis, plus rien. 

"Un peu au milieu de nulle part... Pourquoi la piste s'arrêterait là ?", s’interroge Éric Klamm. "Il manque beaucoup de pièces du puzzle malheureusement". "Les gens ne s'évaporent pas comme ça", dit-il, l’air abattu, avant un long silence. Comment imaginer ce qui est arrivé à Laurence ? Départ volontaire, suicide, accident… Pour son époux, aucune piste ne concorde avec les seuls indices qui subsistent. "Si elle s'est suicidée sur le parcours qui a été identifié par les chiens, on l'aurait forcément retrouvée", analyse-t-il. "L’accident, c'est pareil. On peut se casser la figure même dans un endroit pas compliqué, mais on retrouve rapidement la personne." 

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Le 20h

Seul le corps de Cédric Delahaie a été retrouvé et identifié pour le moment

Un mois plus tôt, en octobre 2020, Cédric Delahaie, 41 ans, était, lui aussi, parti se promener en forêt. Seule sa voiture a été retrouvée sur un parking. Plusieurs mois après sa disparition, sa sœur Vanessa Faure n’abandonne pas le combat pour connaître la vérité. Carte à la main, aux côtés d’une dizaine de bénévoles armés de bâtons de marche, elle s’enfonce dans la forêt devant les caméras de TF1. Vigilant, le groupe découvre ce qui ressemble à un morceau de tissu au pied d’un arbre. Vanessa dégaine son téléphone : "On essaie de pas toucher, on prend en photo, puis on transmet aux enquêteurs"

Des recherches deviennent à nouveau possibles grâce à la fonte des neiges, avec elles l’espoir de retrouver Cédric qui renaît, après un hiver rude et le confinement qui avaient freiné le quadrillage en forêt. À présent, "les estivants et les randonneurs arrivent aussi, et ça peut nous aider, parce que le site va être brassé", se réjouit Vanessa Faure. Chaque année, le site du Boscodon attire plus de 100.000 touristes. "Ne pas toucher un objet ou un indice", "Prenez des photos et essayer de repérer le lieu", demande une affichette à l’adresse des promeneurs, suspendue à l’écorce d’un arbre. 

Les recommandations ont porté leurs fruits : lundi 28 juin, des ossements et une chaussure appartenant à Cédric ont été retrouvés près d’un sentier par des randonneurs. Mais quant aux circonstances de sa mort, aucune réponse ne se dessine encore pour le moment et les enquêteurs lancent leurs enquêtes. 

Les cas de Laurence et Cédric ont fait remonter à la surface deux autres affaires plus anciennes. En juin 2015, la randonneuse Monique Thibert, 65 ans, distance son groupe et sa trace disparaît. Un an plus tard, une seconde sexagénaire, Marie-Christine Camus, disparaît le jour de Noël. À ces affaires s’ajoutent aussi deux autres cas mystérieux survenus en 1995 et en 2018 : deux corps sont retrouvés dans le périmètre du massif, mais les enquêteurs privilégient la thèse de l'accident et mettent un coup d’arrêt aux investigations.

Dans les environs, la psychose gagne du terrain

Au pied de la montagne, la série noire fait planer la peur. Plus bas dans la vallée, les 1200 habitants du village de Crots attendent aussi des réponses. "Les gens sont inquiets", note l’une d’eux : aller se rendre seul dans la forêt, c’est maintenant "un petit peu difficile", "on en parle". En attendant des réponses, le maire de la commune tente d’apaiser les esprits et recommande aux promeneurs de rester "plutôt en couple, ou avec un animal". Mais la psychose qui se diffuse insidieusement est difficile à contenir. "On est dans des petites communautés, tout le monde se connaît, explique Jean-Pierre Gandois. Il fallait éviter que des noms ne soient jetés sur la place publique."

Alors depuis des années, des enquêteurs bénévoles s’attèlent à élucider le mystère. Photos et cartes du secteur sont scrutées méticuleusement, pour identifier d’éventuelles zones à risque, des points de vue escarpés où un accident est vite arrivé. Mais les clés d’explication leur échappent souvent. Difficile en effet d’établir des scénarios, dans le sillage d’indices déconcertants. A l'instar de la voiture de Marie-Christine Camus, retrouvée tout près du parking de Boscodon, avec ses affaires à l’intérieur. "Quand on va faire de la randonnée, on ne laisse pas son téléphone, ses papiers, ses affaires, à la vue de tout le monde dans une voiture", s’étonne l’un des enquêteurs. "Et laisser les clés sur le pneu… quand j’ai discuté avec ses amis, ils m’ont dit non, elle tenait trop à sa voiture."

Entre ces volatilisations inexpliquées, les éventuels liens sont ténus. "Il y a toujours un élément qui vient contrarier", déplore Philippe Terras, président pour la région Sud de l’association assistance et recherche des personnes disparues (ARDP) : trois femmes disparues certes, mais au milieu "il y a un homme". Face à l’impasse, "on n’a plus aucune certitude", confie-t-il. 

Piste criminelle écartée par la justice mais toujours envisagée par les familles

La justice, de son côté, mène des investigations pour disparition inquiétante et écarte pour le moment la thèse criminelle, selon le procureur de Gap. "On travaille avec les investigations les plus développées : téléphonie, vidéosurveillance, enquête de voisinage", détaille Bruno Rostan, enquêteur pour l’ARPD. "Elles ne pointent rien de suspect", ne dessinent aucun profil qui pourrait être à l’origine de ces disparitions, estime-t-il.

Mais les proches ne croient pas à la piste accidentelle ou au suicide. Cédric Delahaie était fragile psychologiquement, et Laurence Klamm revenait de plusieurs semaines en maison de repos juste avant sa disparition, mais Vanessa Faure et Éric Klamm refusent cette piste. Tous deux ont créé l’association des Disparus du Boscodon, rejoints par les familles Thibert et Camus. Ces deux dernières ont d’ailleurs déposé plainte en début d’année pour "arrestation, enlèvement, séquestration ou détention arbitraire", via leur avocat Bernard Boulloud, spécialiste des affaires non élucidées qui a représenté la famille d’Arthur Noyer lors du procès de Nordahl Lelandais. 

Il y a une semaine, le corps d’une femme a été retrouvée dans une zone de la forêt déjà fouillée à l’automne. Les résultats de l’identification ADN seront connus dans les prochains jours : s’agit-il du corps de l’une des promeneuses ? Pour les proches comme pour les habitants, cette découverte n’éloigne pas les questions : elle ajoute de la fumée au brouillard, ce mystère opaque qui hante durablement la forêt de Boscodon. 

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