Affaire Marie Laguerre : le procès du "harcèlement de rue" qui ne dit pas son nom

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COMPTE-RENDU D'AUDIENCE - Très médiatisée, l’affaire Marie Laguerre, du nom de cette jeune femme frappée en pleine rue après avoir répliqué à des remarques à connotation sexuelle, a cristallisé les débats autour de l’outrage sexiste. Pourtant, le prévenu était jugé jeudi 4 octobre pour "violences avec arme". Ou comment les questions de société se frayent malgré tout un chemin jusqu'au tribunal.

Elle n’a jamais caché son objectif. Marie Laguerre, 22 ans, a toujours souhaité faire de ce procès celui du "harcèlement de rue", forme de harcèlement sexuel désormais qualifiée d'"outrage sexiste". Il en fallait une, ce fut elle : même si "parler aux médias est éreintant", même si "elle reçoit en retour des centaines de messages de haine", l’étudiante, insultée puis giflée le 24 juillet dernier dans le 19e arrondissement de Paris, après avoir répondu "ta gueule" à l'homme qui lui avait fait une remarque sur sa tenue en pleine rue, transformerait cette agression en symbole. Elle serait, elle, la voix de toutes les autres. 


L’audience qui s’est tenue ce jeudi 4 octobre au tribunal correctionnel de Paris démontre que la réalité est un peu plus complexe. Car sur le banc des prévenus, Firas M., les 25 ans désinvoltes, n’est pas poursuivi pour harcèlement sexuel ni outrage sexiste, mais pour violences avec arme (en l’occurrence un cendrier qu’il a jeté en direction de la jeune femme). Pourquoi ? Pour la simple et bonne raison qu’avant la loi Schiappa, promulguée le 3 août 2018, le délit d’outrage sexiste n’existait pas. Avant cette date, il fallait encore prouver la répétition de l’acte pour qualifier un harcèlement sexuel, ce qui n’est pas le cas dans l’affaire qui nous intéresse. En clair, à une dizaine de jours près, l’outrage sexiste aurait pu être retenu. Mais dans l’affaire Laguerre, force est de constater que les calendriers médiatiques, judiciaires et politiques ont un peu manqué de synchronisation.

"La vérité elle était trop aguicheuse"

Malgré tout, le prévenu s’explique sur les faits. Pourquoi, ce jour-là, sur le boulevard de la Villette, ressent-il le besoin de commenter tout haut la tenue de Marie Laguerre ? "Je sais pas, j’ai vu un truc, je l’ai pensé, je l’ai dit, voilà". Pourquoi, comme il l'a admis en garde à vue, avoir fait des "bruits supplémentaires" avec sa bouche sur son passage ? "J’ai pas fait ça mais je sais pas, il n’y a rien de méchant, c’est comme n’importe quel homme qui a déjà parlé à une femme dans la rue, du moment que ça reste dans le respect", explique-t-il confusément d’une voix traînante, appuyé d’une épaule contre la paroi du box. Pourquoi, toujours en garde à vue, s’est-il justifié en disant : "La vérité elle était trop aguicheuse, elle faisait exprès de se dandiner de droite à gauche en passant devant moi" ? Pas de réponse. Pourquoi, surtout, a-t-il répondu à ses insultes en lui lançant un cendrier, puis en venant la gifler violemment ? "Le cendrier, déjà, il pesait 10 grammes. Si j’avais voulu lui faire mal, je m’y serais pris autrement. A vous entendre on dirait [que] c’est des cendriers en béton !" Et le jeune prévenu de conclure, en direction de la présidente : "Ça me fatigue, ça me dégoûte, vous cherchez la petite bête… ou la grosse bête."


Le profil est difficile à cerner. Agité, Firas M. n’a de cesse de couper la parole aux différentes parties. Son casier judiciaire est long et fourni. Il comporte plusieurs condamnations pour violences dont certaines sur sa propre mère. Et dans l’agence d’intérim où il travaille parfois, on le juge violent, on ne veut plus le revoir. Ses propos, quand il ne grommelle pas dans sa barbe, sont plutôt intelligibles. Mais on le sent sur les nerfs, au bord du précipice. L’expertise psychiatrique, pourtant demandée fin août pour déterminer si le prévenu est effectivement apte à être jugé, n’a pas pu être menée à bien : le médecin et le détenu n’ont jamais réussi à se retrouver au parloir de la maison d’arrêt. Le coupable n’est pas idéal et l’attitude, peu propice aux excuses. Mais y a-t-il seulement un bon client en matière d’outrage sexiste ? Maître Noémie Saidi-Cottier, avocate de Marie Laguerre, ne semble pas le penser.

Simone de Beauvoir est parmi nous

Après que sa cliente a brièvement exposé sa version des faits à la barre, l’avocate entame sa plaidoirie par une citation de Simone de Beauvoir : "Personne n’est plus arrogant envers les femmes, plus agressif ou méprisant, qu’un homme inquiet pour sa virilité. "En face, le prévenu bondit, lui vole la parole. Elle poursuit : "Le sexisme est si ancré qu’à l’époque des faits, il n’était même pas encore possible de le qualifier. Cette affaire, elle est habituelle ici devant la 23e chambre, mais elle est importante car elle parle d’un fait de société. Marie Laguerre veut porter le message que ce comportement violent, irresponsable, est désastreux. Un homme qui jette un cendrier parce qu'une femme ne répond à ce qu’il appelle de la drague ? On ne peut plus tolérer cela." Elle ajoute que la partie civile n’attend pas une peine de prison sévère, mais une sanction pédagogique et un suivi sérieux du prévenu.


La procureure, qui requiert un an ferme, marche sur le même fil et place elle aussi l’outrage sexiste au centre des débats. "Il n’y a aucune raison de lancer un cendrier à Marie Laguerre. C’est un comportement complètement gratuit et indéniablement lié à sa qualité de femme : ce contexte est à prendre en compte." Mais c’était sans compter sur la défense, qui avait tout intérêt à sortir l’affaire du contexte médiatique dans lequel elle baigne. "On a beau citer Simone de Beauvoir, on est dans le théâtre de la vie", commence maître Karima Tadjine. "Vous avez des causes beaucoup plus graves à juger", dit-elle au tribunal. 

"Un costume bien trop grand"

"Ma collègue noie le dossier. Nous ne sommes pas dans une affaire de harcèlement de rue. On est sur un dossier d’une banalité affligeante. Est-ce ici le procès du petit dragueur de rue ? Mon client ne doit pas devenir le symbole des violences faites aux femmes. Ce serait un costume bien trop grand pour lui. Il faut le condamner de manière juste, pas pour répondre à une vindicte populaire." Et l’avocate de mettre en lumière "les vraies causes" des femmes, que sont les affaires "de viol, de violences conjugales", reprenant là une rhétorique souvent opposée aux féministes comme Marie Laguerre s’en réclame. 


Alors ce procès est-il celui d'un "outrage sexiste" avant l'heure (ndlr, un homme a entre-temps été condamné à 300 euros d'amende pour outrage sexiste et trois mois de prison ferme pour agression sexuelle)  ? La question, en tout cas, n’a pas été contournée. Condamné à un an de prison dont six mois avec sursis, une peine assortie de trois ans de mise à l'épreuve, Firas M., interpellé fin août, retourne derrière les barreaux dès ce soir. Et, détail qui n’en est pas un : il devra également effectuer un stage de sensibilisation aux violences sexistes et sexuelles. C’est, pour Marie Laguerre, ce dernier point qui lui "donne toute satisfaction". Et le sentiment d’avoir été entendue par la cour. 

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